Magazine Moyen-Orient

Qui sont les colons israéliens en Cisjordanie ?

La plupart des courants ultra-orthodoxes ne sont pas sionistes. Les foyers haredi ne s’installent donc pas dans les colonies par idéologie nationaliste, mais à la recherche de logements bon marché. En effet, en 2017, 43 % des ménages haredi se trouvent au-dessous du seuil de pauvreté, contre 11 % pour les autres ménages juifs israéliens (7), notamment parce qu’une partie des hommes ne travaillent pas afin de se consacrer aux études talmudiques.

Poursuite du projet sioniste : les colonies idéologistes

On peut distinguer trois types de colonies idéologistes, dont la genèse correspond à différentes étapes chronologiques : celles qui ont été implantées au cœur de la Cisjordanie à partir des années 1980 par le Gush Emunim de la mouvance nationale-religieuse, quelques colonies de petite taille autour de la vieille ville de Jérusalem émergeant dans les années 1990, et les « avant-postes », campements illégaux bâtis sur des collines par des mouvements de jeunesse sionistes, principalement depuis les années 2000.

Les colonies de la mouvance nationale-religieuse (traditionaliste, mais pas ultra-orthodoxe) sont moins peuplées comparativement aux implantations laïques de banlieue et aux colonies ultra-orthodoxes : 10 000 habitants à Efrat, mais seulement 2 000 à Nokdim, par exemple. Leur particularité est d’être situées loin de la Ligne verte, au cœur de la Cisjordanie, à proximité des localités palestiniennes, ce qui expose régulièrement ces colons à des attaques lors de leurs déplacements sur les routes. Elles tentent d’attirer de nouveaux habitants, avec difficulté, et doivent leur croissance principalement à une forte natalité.

À Jérusalem, plusieurs associations affiliées au Parti national religieux, telles que El Ad ou Ateret Cohanim, se donnent pour mission de renforcer la présence juive dans la vieille ville. Les fortes sommes engagées pour des acquisitions de bâtiments proviennent principalement du lobby américain prosioniste, lui-même alimenté par les dons de Juifs de la diaspora, mais aussi par ceux de chrétiens évangélistes. En 2020, on compterait environ 50 bâtiments aux mains de ces associations dans le quartier musulman, abritant 80 familles et des yeshivot. La visée de ces associations s’étend au-delà de la vieille ville, sur les collines du « bassin historique » : jusqu’à Har HaTsofim au nord, au mont des Oliviers à l’est et à Armon HaNatsiv au sud. Ainsi, El Ad achète des maisons dans le village de Silwan, attenant à la vieille ville, ou se sert des lacunes du cadastre pour déloger les habitants palestiniens. Les mêmes pratiques sont observées dans le quartier de Sheikh Jarrah au nord de la vieille ville (8).

Sur le flanc du mont des Oliviers, dans le quartier palestinien de Ras el Amoud, la loi sur les biens abandonnés (par des propriétaires juifs pendant la guerre de 1948) a été activée : des parcelles avaient été acquises par des fondations religieuses juives avant la création de l’État d’Israël et avaient été enregistrées dans le cadastre du mandat britannique. À la fin des années 1980, le millionnaire américain Irving Moskowitz rachète le terrain. Un projet de complexe résidentiel est présenté plusieurs fois devant les commissions d’urbanisme (1992, 1996), mais il est rejeté en raison des pourparlers de paix israélo-palestiniens. Il finit par être accepté en 1998, dans un contexte d’essoufflement des négociations et de retour du Likoud au gouvernement. La colonie prend la forme d’un bâtiment de cinq étages (133 logements), mitoyen d’immeubles résidentiels palestiniens. Un poste de police israélien est installé en face.

En 2003 commencent les travaux de terrassement d’un second projet d’ampleur jouxtant les maisons d’un quartier palestinien, Nof Zion, à Jabal Mukaber, au sud de la vieille ville. Le terrain aurait été acheté dès 1968 par un promoteur israélien, et le premier programme de 134 logements proposé en 1980. Il s’est également heurté à un veto, mais a été de nouveau présenté à la fin des années 1990 et accepté. Les habitants de Jabal Mukaber ont émis un recours auprès de la Cour suprême, mais celui-ci a été rejeté en 2004. En 2006, les premiers clients étaient pour la plupart des Juifs américains conservateurs : la société immobilière dispose d’une succursale très dynamique à Miami. L’extension de cette colonie a été utilisée plusieurs fois comme message de durcissement politique de la part du gouvernement Netanyaou, par exemple en 2017.

Enfin, en 2020, on compte plus d’une centaine d’« avant-postes », qui accueillent environ 3 000 habitants au total. Ce sont des groupes de mobile-homes installés à quelques centaines de mètres ou quelques kilomètres de colonies officielles, sans autorisation gouvernementale. Ils obtiennent progressivement un raccordement aux réseaux d’eau et d’électricité, tout en restant illégaux. Lors des périodes d’avancée du processus de paix israélo-palestinien, et sous la pression internationale, l’État hébreu en a démantelé certains, mais les mouvements de jeunesse sionistes qui sont à l’origine de leur création en ont reconstruit de nouveaux. Par ailleurs, le gouvernement Netanyahou en a légalisé une quinzaine de façon rétroactive, en plusieurs phases, et 35 autres seraient en cours de régularisation, selon l’ONG Shalom Arshav.

Les « avant-postes » les plus récents, entre 2012 et 2020, prennent de nouvelles formes : il s’agit de résidences pour des étudiants qui bénéficient de bourses d’études et de logements subventionnés (par exemple à Pnei Kedem, au sud de Bethléem), et de fermes agricoles, qui occupent des surfaces très étendues avec peu d’habitants. Nahalat Yosef, par exemple, au nord de Naplouse, exploite 44 hectares de terres, dont certaines relèvent du domaine public, mais d’autres sont des propriétés privées palestiniennes des villages voisins.

Parmi les mouvements de jeunesse sionistes dits « des collines », certains groupuscules sont auteurs de violences envers leurs voisins palestiniens, considérant qu’ils mènent des représailles à la suite d’attentats. En 2015, par exemple, trois habitants palestiniens du village de Duma sont tués par des cocktails Molotov jetés par des colons masqués et une inscription en hébreu indiquant « vengeance » est inscrite sur le mur de leur maison. Ces pratiques sont évidemment condamnées par la scène internationale, mais aussi par l’armée et le gouvernement israéliens, qui les qualifient d’actes « terroristes ». Le lendemain de cette attaque, Benjamin Netanyahou rend visite à la famille des victimes et assure le Premier ministre palestinien d’une politique de « zéro tolérance envers le terrorisme » et de poursuites judiciaires contre les auteurs.

Le rapport est donc inverse entre le faible nombre d’habitants des avant-postes et la force de leur impact négatif pour la population palestinienne. Ils représentent également un obstacle majeur dans les négociations israélo-palestiniennes, car ils empêchent le dessein d’un territoire homogène et contigu pour l’État palestinien.

Vers une colonisation plus religieuse et nationaliste

En 2018, on compte 427 800 colons en Cisjordanie (sans compter les 220 036 à Jérusalem-Est), contre 3,3 millions de citoyens palestiniens, alors qu’à la fin des années 1970, le courant nationaliste-religieux prévoyait d’établir en une décennie jusqu’à 2 millions d’Israéliens en Judée-Samarie. Le projet de peuplement n’a donc pas aussi bien abouti qu’escompté, malgré les efforts répétés des partis sionistes présents dans les gouvernements, à coup d’exemptions fiscales pour les promoteurs et les entreprises, de prêts subventionnés pour l’achat d’un logement, de programmes d’aide à l’installation des immigrants fraîchement arrivés, etc.

Les colons israéliens de Cisjordanie peuvent être répartis en trois groupes distincts : environ un tiers de sionistes-­religieux, un tiers d’ultra-orthodoxes et un tiers de laïcs attirés par le moindre coût du logement. Aux élections de 2019, la coalition sioniste-religieuse Yamina arrive en tête dans les colonies, suivie du Likoud, puis du parti ultra-orthodoxe Judaïsme unifié de la Torah. Par ailleurs, le parti d’extrême droite kanahiste Force juive réalise un score de 37 % à Hébron et autour de 30 % à Shavei Shomron et à Kfar Tapouah, les colonies des « faucons » du centre de la Cisjordanie.

À propos de l'auteur

Irène Salenson

Agrégée de géographie, docteure en urbanisme, chercheuse associée au Centre de recherche français de Jérusalem (CRFJ) ; auteure de Jérusalem : Bâtir deux villes en une (Éditions de l’Aube, 2014)

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