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Technologies de rupture et nouvelle géopolitique

DefTech. Au regard des nouvelles technologies qui nous entourent ou émergent (5G, intelligence artificielle, cyber, robots, espace, laser, quantique, etc.), peut-on dessiner les contours d’une nouvelle géopolitique ?

Fabrice Debbasch. Aujourd’hui, si l’on réfléchit à la question de l’innovation de défense, on voit bien qu’il y a eu un changement de paradigme majeur. Dans l’innovation, civile, duale et de défense, le profil de l’écosystème a énormément changé. Il s’agit souvent aujourd’hui d’une innovation de pointe réalisée par des entreprises très spécialisées, et cette innovation est très rapide. Ce n’était pas le cas il y a cinquante ans, voire trente. Cela pose la question de l’adaptation des cadres à cette évolution. Un de ceux qui a le plus de problèmes est le cadre national ou celui d’un groupe de nations. Prenons l’exemple récent de la crise sanitaire. Qui aujourd’hui « mène la danse » ? Pfizer, Moderna. Qu’ont fait les États ? Ils sont allés payer et quémander. La crise de la Covid est un laboratoire dans lequel on voit la réactivité de nos sociétés face à un problème qui nécessite de l’innovation et où, à la fin, tout le monde a tendance à devenir égoïste. La défense n’est pas différente.

Sur la question de la nouvelle géopolitique technologique, aujourd’hui, il y a clairement une polarisation États-Unis/Chine. Puis, vous avez la Russie, éventuellement l’Europe, Singapour, l’Inde, l’Australie. Il y a trente ans, on se serait demandé quel était le potentiel en innovation de tel ou tel État. Aujourd’hui, cette question est passée au second plan.

En effet, si l’on prend les technologies les plus pertinentes, nous avons l’intelligence artificielle (IA), la deuxième révolution quantique qui se décline de manière riche et complexe, et le spatial.

En ce qui concerne l’IA, les meilleurs groupes sont les GAFAM, suivis par de nombreuses start-up ayant vocation à être intégrées à ces groupes. Ceux-ci sont implantés dans beaucoup de pays, qui peuvent avoir des législations différentes, des intérêts différents (en matière de défense, d’économie, etc.). L’intérêt premier de ces grands groupes n’est pas de servir une nation, mais bien de gagner de l’argent. Or, pour eux, les conditions idéales pour ce faire sont des conditions de paix globale. Le conflit, même justifié, ne les sert pas. Leurs structures économiques font en sorte qu’ils ne peuvent pas s’enrichir en servant la défense de tel ou tel pays.

Il faut toutefois apporter une nuance concernant cette technologie. On nous fait souvent croire qu’elle va résoudre tous nos problèmes dans cinq à dix ans. C’est plus compliqué que cela. Oui, l’IA va réaliser des choses intéressantes, simplifier la vie dans certains cas, permettre de gagner du temps, mais nous ne parviendrons pas, à moyen terme, à avoir une machine avec qui nous allons interagir naturellement, par exemple comme HAL dans 2001 ou comme avec les androïdes des films de science-fiction.

Pour les technologies quantiques, c’est plus compliqué. Plusieurs États ont beaucoup investi dans ce domaine. Pour les technologies qui sont en train d’aboutir (capteurs et détection quantiques), cet argent suffit, ou presque. Mais dès que vous touchez au problème de l’ordinateur quantique, je pense que ce n’est plus le cas. L’argent investi peut suffire localement, mais pas globalement, sauf peut-être en Chine. On retombe ainsi sur des organismes privés, comme IBM, par exemple, ou Google. Vous avez également des start-up, censées être plus indépendantes, mais n’oublions pas qu’elles ont vocation à être avalées par de grands groupes qui eux-mêmes sont délocalisés.

Enfin, l’espace donne l’impression que la notion d’État a encore un sens. Mais regardez Elon Musk et la NASA. Cette dernière, pour des raisons technologiques et financières, est devenue dépendante d’un groupe privé. La relation entre Musk et la NASA est l’exemple d’une tendance qui va se développer. Pour l’instant, seule la Chine a un statut particulier. D’un côté, vous avez les grands groupes de type GAFAM, qui veulent faire du commerce avec la Chine, et, de l’autre, un pays tenu par un pouvoir très fort, de type totalitaire, en tout cas pas démocratique comme nous l’entendons. La Chine investit massivement en argent et en moyens humains dans tout ce qui est quantum computing et espace. Elle est donc en concurrence avec les grands groupes privés qui, de leur côté, veulent commercer avec elle dans un environnement de paix. On assiste ainsi à une évolution stratégique. Dans vingt ou trente ans, nos États vont-ils conserver ou recréer une autonomie sur toutes ces technologies, ou est-il déjà trop tard ? Je crois que l’on peut dire que la NASA, aujourd’hui, pense que c’est trop tard. Ses actions plaident en ce sens, tout simplement parce qu’elle ne parvient plus à remplir ses missions de manière classique, comme il y a dix ou vingt ans.

En fin de compte, sur cet échiquier technologique, vous avez d’un côté les pays que l’on pourrait classer comme démocratiques et, de l’autre, la Chine et les grands groupes privés internationaux, mais d’origine américaine, qui disposent de budgets colossaux et qui ont leurs intérêts propres. Ces groupes sont le ferment pour au moins 50 % des progrès.

Et l’Europe ? La France ? Comment se situent-elles sur ce nouvel échiquier technologique ? Sont-elles suffisamment armées (chercheurs, instituts, entreprises, etc.) pour concurrencer ces « poids lourds » ?

L’Europe pourrait faire plus, mais c’est compliqué. Elle dispose d’excellents scientifiques, souvent meilleurs que ceux de certains groupes américains. Mais en tant que « pays », ou association de pays, elle peine à faire le minimum. L’ordre est dispersé : l’Allemagne s’appuie de plus en plus sur Google pour les ordinateurs quantiques ; la France a un plan quantique, mais il n’a pas encore vraiment décollé ; et le Royaume-Uni fait cavalier seul hors de l’Union. En ce qui concerne l’IA, l’essentiel de la recherche se fait dans des versions européennes de groupes américains.

Un des problèmes majeurs que les gens oublient souvent est lié à l’organisation propre à chaque pays. Les problèmes d’harmonisation sont tels que les administrations baissent les bras.

L’Europe de la défense, par exemple, s’arc-boute sur le duo France-Allemagne. Or les différences organisationnelles entre les deux pays sont telles qu’il est très compliqué de lancer des projets communs.

Maintenant, s’il faut comparer la France aux États-Unis, les seconds disposent d’un atout considérable : la taille. Mille personnes qui réfléchissent à un problème convergent souvent plus vite que dix. D’autre part, les Américains admettent que plusieurs groupes travaillent sur le même problème pour le résoudre. L’échec n’est pas un souci, l’argent non plus. En France, la philosophie traditionnelle est que l’argent du contribuable ne doit surtout pas être gâché. Ajoutez à cela le fait que la France est un pays encore hautement centralisé, alors que les États-Unis sont un pays fédéral. Cela conduit à une politique qui ne confie un problème donné qu’à un seul groupe. Mais cela commence à changer avec l’Agence de l’innovation de défense (AID) qui semble avoir intégré une culture de la prise de risque.

Cette question financière est capitale. Par exemple, la DARPA américaine lance des programmes pour lesquels elle finance les recherches de scientifiques européens. De ce fait, on se retrouve avec des chercheurs français et européens qui travaillent pour l’agence de recherche de la défense américaine. C’est cela la réalité du terrain.

Peut-on anticiper un « choc technologique » entre Pékin et Washington, voire les grands groupes technologiques ?

Je vais vous raconter une anecdote. Il y a quelques années, un haut responsable politique américain m’a fait une confidence qui m’a laissé pantois par sa candeur. Il me disait que, face à la Chine ou à la Russie, les États-Unis pouvaient, en cas de conflit, réquisitionner toutes les technologies des grands groupes américains.

Aujourd’hui, ce discours me semble complètement dépassé. Les groupes privés engrangent de plus en plus d’argent, amoncellent des données. Or ces données sont de l’or en barre, car ce sont elles qui permettent de tester et d’améliorer les algorithmes, classiques aujourd’hui et quantiques demain. Ainsi, dans dix ou vingt ans, ces grands groupes seront en mesure de faire plier des États, d’abord de manière masquée, puis ouvertement. De ce fait, le match technologique entre la Chine et les États-Unis est peut-être le match qui n’aura jamais lieu.

À propos de l'auteur

Fabrice Debbasch

Scientifique de formation, Fabrice Debbasch est enseignant-chercheur en physique à l’université Paris-Sorbonne et travaille actuellement en information quantique. Il s’intéresse de près aux questions relatives à la défense, aux nouvelles technologies et aux relations internationales. Il a notamment travaillé au sein de la MRIS (Mission pour la recherche et l’innovation scientifique).
Fabrice Debbasch est également chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et travaille régulièrement en collaboration avec le ministère des Armées, la DGA et de grands groupes industriels de défense.

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