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Les facteurs connexes de la montée en gamme des armées : des domaines clés trop souvent délaissés

L’ambition doctrinale actuelle des grandes puissances, qui est de retrouver les moyens de conduire des affrontements de haute intensité, conduit à une dynamique programmatique de « remontée en puissance » pour développer de nouveaux ressorts d’efficacité opérationnelle avec comme priorité le retour de la masse et l’innovation technique. Pourtant, d’autres éléments aussi déterminants devront être pris en compte au plus tôt par les forces armées afin de ne pas aboutir à un colosse aux pieds d’argile.

Le pape, combien de divisions ? » : cette phrase célèbre de Joseph Staline résume parfaitement la vision commune sur la remontée en puissance. Le prisme de la masse et de la technologie apparaissent ainsi bien souvent comme les deux éléments cardinaux de la modernisation des forces. Il s’agit d’ailleurs d’un élément d’étude objectif afin de déterminer si les ambitions projetées correspondent aux moyens réellement possédés, et que l’auteur de cet article a déjà lui-même utilisé pour analyser la remontée en puissance des forces françaises (1). Toutefois, il serait erroné, en plus d’être incomplet, de s’arrêter à ces dimensions quantitatives et purement techniques afin de juger de l’avancement et de la valeur d’une montée en gamme, tant des données qualitatives et externes ont tout autant d’importance.

D’autres critères de l’efficacité opérationnelle

Dépassant la dialectique quantité/qualité, il s’agit plutôt de traiter dans cet article d’éléments qui ne sont pas directement liés au combat et à la production directe d’effets et qui, par conséquent, apparaissent comme connexes dans l’action opérationnelle. Un exemple archétypique s’incarne dans le maintien en condition opérationnelle (MCO), qui rassemble toutes les fonctions nécessaires à l’entretien et aux réparations des matériels en opérations. Sans un bon MCO, ce sont des dizaines de matériels qui sont indisponibles et donc des pans capacitaires entiers qui sont inutilisables. Le caractère subsidiaire, entendu dans son sens premier d’utilisation en appui, de ces éléments connexes ne doit donc pas être considéré comme secondaire ainsi que cela est trop souvent le cas. De fait, ce n’est pas parce que des domaines ne participent pas directement à l’action qu’ils ne concourent pas à une part équivalente ou supérieure de la victoire. Ainsi, c’est de l’enjeu de l’efficacité opérationnelle qu’il s’agit ici, avec en point d’orgue l’étude des domaines clés oubliés dans l’atteinte d’une montée en gamme efficiente pour les forces armées.

Les facteurs connexes de la montée en gamme technique

Une fois ce constat établi demeure toutefois la question de l’identification desdits facteurs connexes de la montée en gamme. Si une classification exhaustive n’est pas possible, on peut toutefois déterminer une taxinomie représentative en prenant comme critère fondamental l’impact direct des domaines sur l’efficacité opérationnelle. En raisonnant de cette manière à propos d’une montée en gamme technique sur les deux prochaines décennies (à l’image de l’ambition doctrinale française) (2), on distingue cinq domaines primordiaux : le MCO, l’entraînement, la manœuvre dégradée, l’interopérabilité et le décloisonnement capacitaire.

Si les conséquences d’un défaut de MCO sur la disponibilité des forces et donc sur leur capacité opérationnelle réelle ont été succinctement évoquées, c’est la crise durable de ce segment au sein de certaines puissances qui nécessite un intérêt tout particulier. Ainsi, alors même que des programmes de modernisation et de remontée en puissance sont lancés, peu de choses sont faites pour le MCO, entraînant un paradoxe entre la volonté de retour de la masse et l’incapacité pratique à mettre en œuvre la totalité des moyens à disposition.

Un exemple évocateur est celui des destroyers britanniques, dont cinq sur six étaient en maintenance en juillet dernier du fait de problèmes récurrents sur leurs turbines (3). La conséquence d’une telle immobilisation étant l’impossibilité de déployer des groupes de surface en simultané, et le risque en cas de maintenance du sixième et dernier destroyer de ne pas pouvoir armer de façon autonome le groupe aéronaval britannique (il faudrait alors compter sur un allié OTAN). Finalement, sans un effort massif sur l’ensemble de la gamme du MCO, depuis les critères demandés aux industriels jusqu’à la chaîne de réparation et d’entretien en opérations, la montée en gamme des armées ne pourra être que théorique puisque le nombre de systèmes possédés sera de nouveau très éloigné de celui des systèmes réellement déployables.

Avec la question de l’entraînement et de la formation, nous touchons à l’aspect terminal de toute évolution d’une structure de forces : la formation à l’usage de nouveaux systèmes et la mise en œuvre d’entraînements pour s’approprier leur usage et les nouveaux effets attendus en opérations. Contrairement à la vision commune, cette dimension ne coule pas de source, en particulier lorsque, comme actuellement, un changement de posture est exigé. De fait, conceptualiser et objectiver la remontée en puissance pour la conduite d’affrontements de haute intensité ne demande pas seulement de posséder des moyens lourds et numérisés tout en augmentant le volume des systèmes. Bien au contraire, il s’agit d’acquérir ou de réapprendre des savoir-faire délaissés depuis la fin de la guerre froide tout en s’appropriant de nouvelles méthodes issues de l’introduction de technologies récentes. Il faut par exemple, pour l’artillerie, réapprendre les tirs et procédures de contre-batterie pour lutter contre des moyens artillerie adverses, ce qui n’était pas le cas en contre-insurrection, le tout en introduisant également progressivement les innovations du combat collaboratif avec l’accélération de la boucle acquisition-décision-frappe.

Cet exemple ne constituant que l’une des centaines de dimensions qui nécessitent une refonte dans la formation et une adaptation de l’entraînement, on constate l’ampleur de la tâche pour garantir au plus tôt l’efficience et l’employabilité des forces lors de la remontée en puissance.

Troisième élément étudié ici, la préparation au « mode dégradé » renvoie à une terminologie employée par les armées françaises qui rend parfaitement compte de la problématique historique des opérations qu’est la conduite de l’action si les éléments les plus technologiques ne sont plus utilisables. Question d’autant plus centrale à l’époque de la numérisation et de l’automatisation des forces, accroissant naturellement les vulnérabilités à la « guerre électronique » et les impacts d’une action dans des milieux perturbateurs (champs électromagnétiques contestés, zones enclavées, etc.). Le risque de perte d’efficacité opérationnelle est majeur puisque ce ne sont plus quelques éléments qui sont concernés, mais bien la manœuvre dans son ensemble du fait de l’automatisation des procédures et de l’interconnexion des systèmes. Il faut donc, au-delà du développement de moyens défensifs de « guerre électronique », prendre en compte l’action sans l’apport technologique c’est-à-dire en « mode dégradé ». La complexité de celui-ci étant d’éviter une coupure totale et une perte massive d’efficacité, il ne s’agit par conséquent pas de revenir aux opérations du XXe siècle, mais bien de conceptualiser une seconde manœuvre adaptée aux différents niveaux de paralysie des systèmes numériques et de s’y entraîner.

Autre dimension centrale, si la conduite d’opérations intégrées ou conjointes n’est pas une préoccupation nouvelle, elle apparaît toutefois dans une dimension inédite du fait de l’interconnexion des forces par la numérisation. Le développement de telles synergies est notamment à l’origine des productions doctrinales récentes des grandes puissances, et touche à la fois le plan stratégico-opératif (les diverses opérations multidomaines) et le plan tactique (avec les divers combats collaboratifs). Cette montée en gamme technique ne peut toutefois s’incarner uniquement dans un bond technologique ; elle repose également pour une large part sur des problématiques doctrinales et opérationnelles d’interopérabilité. Ainsi, pour conduire des opérations liant les domaines, il faut avant tout procéder à un travail interarmées et interagence pour faire remonter le combat collaboratif du niveau du combat à celui d’opérations entières, et ce également – dans le cas occidental – dans une dynamique interalliée.

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