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Islamisme ou ethno-nationalisme ? Analyser l’idéologie des talibans

On les voit comme ultra-conservateurs ou des « islamistes radicaux »… Mais que sait-on, exactement, du positionnement politico-religieux des talibans ? Quelle est l’idéologie des nouveaux maîtres de Kaboul ?

Les talibans et le rapport à l’islam

Trois erreurs sont souvent commises lorsqu’on parle de l’islam et de son influence sur les questions idéologiques dans le monde musulman :

• on parle d’un islam anhistorique, comme déconnecté des réalités politiques locales, de l’Histoire particulière du lieu, des conséquences géopolitiques ; on nous présente alors l’islam comme un logiciel unique qui contrôlerait les musulmans. C’est, bien sûr, une grossière erreur intellectuelle ;

• ceux qui font la première erreur en font souvent une deuxième, consistant à penser que des acteurs politiques comme les talibans ne changent jamais, ne sont pas marqués par les événements, les revers de fortune ;

• la troisième erreur est une réaction aux deux autres : celle qui refuse fondamentalement l’impact de la religion et de la culture, faisant par exemple des talibans des citoyens du monde sans racines, des pages blanches ne réagissant qu’aux événements.

Cette négation de l’Histoire serait profondément problématique pour étudier le rapport des talibans à l’islam. En effet, ils se sont placés dans une certaine filiation historique sur ce sujet, au moins pendant la période de leur première prise du pouvoir, jusqu’en 2001. Avant eux, le roi Abdur Rahman, le fameux « émir de fer » (de 1880 à 1901) a utilisé l’islam comme moyen d’unifier le pays. L’utilisation de la religion a été mise en avant face aux dangers extérieurs — les pressions venant des Empires britannique et russe —, mais aussi pour imposer la domination de l’État aux forces locales et aux minorités ethniques qui, avant son arrivée au pouvoir, s’étaient habituées à une certaine autonomie. Dans le cas des Hazaras chiites, cette exploitation de l’orthodoxie sunnite a permis un massacre, une spoliation de terres, et une mise en esclavage (1).

Les talibans, dans les années 1990, et jusqu’à la prise de Kaboul en août 2021, ont repris cette idée de mobilisation de la population au nom de la défense de l’Islam et du territoire par des forces étrangères. Et le premier Émirat, avant sa chute en 2001, partageait avec son prédécesseur royal cette attitude sectaire anti-chiite, qui explique par exemple la campagne quasi-génocidaire contre les Hazaras, entre le blocus économique de l’Hazarajat, et la prise de Mazar-e-Sharif en août 1998. Après la chute de la ville, le gouverneur représentant les talibans, mollah Manan Nayazi, avait lui aussi déclaré que les chiites étaient des infidèles qui devaient se convertir, émigrer, ou être tués.

L’utilisation de la religion par Abdur Rahman a aussi permis l’élaboration d’un système légal (appuyé sur la charia), et un contrôle des individus, par une standardisation du rapport à la religion, et l’émergence de l’ancêtre du « Département pour la promotion de la vertu et la prévention du vice » des talibans. Dans la proclamation du mollah Omar comme « Commandeur des croyants », on retrouve pleinement cette utilisation de la religion, pour justifier le contrôle politique du pays, et le contrôle social des individus.

Une erreur relativement commune est de présenter les talibans d’abord comme de stricts représentants d’un islam « étranger », venu d’Asie du Sud, et né de l’opposition à la colonisation : l’islam déobandi. C’est en fait une version religieuse d’une approche erronée plus large, qui fait des talibans un produit « hors sol » soutenu par des forces étrangères. Certes, l’école déobandie est devenue de plus en plus populaire des deux côtés de la frontière afghano-pakistanaise, en territoire pachtoune. Mais elle s’y est fortement transformée : ses écoles religieuses ont été fortement influencées par le financement et surtout par l’idéologie wahhabite venant d’Arabie saoudite, un royaume alors obsédé par le « danger » chiite représenté par la nouvelle République islamique d’Iran. C’est pourquoi les théologiens musulmans indiens rattachés au déobandisme présentent les talibans comme leurs « enfants malfaisants », auxquels ils refusent d’être associés, en mettant en avant leur propre refus du terrorisme (2). Ainsi, le 3 novembre 2009, Jamiat-i-Ulama-i-Hind, une des principales organisations de théologiens représentant cette tendance religieuse, a officiellement condamné l’utilisation de l’attentat-suicide, et même des attaques tuant des civils. Par contre, incontestablement, les talibans ont été en partie inspirés par leur théologie lors de leur premier Émirat sur certaines positions très conservatrices, comme l’interdiction de la musique, ou une limitation très importante des droits des femmes (3).

L’idéologie des talibans : d’abord un produit du drame afghan

Mais on a peut-être tort d’essayer de comprendre le phénomène des talibans en l’analysant uniquement d’un point de vue religieux. Les conséquences de quarante années de guerres civiles et d’intrusions étrangères expliquent bien mieux des éléments de leur idéologie. On se souvient que les talibans ont émergé, dans les années 1990, en réaction à l’attitude tyrannique et violente des chefs de guerre locaux, eux-mêmes un produit de la guerre civile entre Afghans après la chute du régime soutenu par Moscou. Dans ce contexte, la mise en avant de la religion signifiait d’abord la lutte contre l’oppression et la fin du désordre. On est loin d’un positionnement théologique extrêmement développé. Mais il s’agit d’un programme extrêmement attirant pour les milieux ruraux pachtounes d’où sont issus les talibans. Des zones qui n’ont pas vraiment profité d’une aide internationale en partie détournée par les élites au pouvoir après 2001, mais qui, par contre, ont subi le côté le plus négatif de l’occupation étrangère : dommages collatéraux, attaques de drones, raids nocturnes ne respectant pas toujours les codes de l’honneur locaux, mauvaise gouvernance, système judiciaire injuste et corrompu… En opposition à cela, les talibans post-2001, comme leurs prédécesseurs des années 1990, se présentent comme un pouvoir capable d’apporter la justice et de résister à la corruption. Et ils ont utilisé, dès le départ, un discours de rejet de l’occupation étrangère. Bien sûr, dans leur propagande comme dans l’esprit des Afghans, le fait d’être Afghan et d’être musulman va souvent de pair. Mais derrière l’appel au djihad, loin d’une lutte mondiale, on voit vite que le but était surtout de bouter les troupes américaines hors d’Afghanistan.

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