Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Islamisme ou ethno-nationalisme ? Analyser l’idéologie des talibans

Une analyse récente a montré que les talibans présents à Kaboul étaient perturbés de ne plus se retrouver dans une situation de guerre : ils sont habitués au combat au point que ce dernier leur manque. Un sentiment qu’on peut associer à une vision très simple, presque simpliste, du combat au nom de l’islam, dans les rangs des soldats : le combat donne l’opportunité de devenir un martyr, et être un martyr signifie être récompensé au paradis. Mais on constate aussi que certains des combattants « talibans afghans » ont également combattu du côté des talibans anti-pakistanais, ce qui donne l’impression que le combat est tout simplement devenu une fin en soi, un mode de vie (4). Ou, tout aussi gênant pour le nouveau pouvoir à Kaboul sur le plus long terme, que derrière l’engagement à caractère religieux, il s’agit, pour une partie de leurs troupes, d’une lutte pour la nation pachtoune. Lutte qui ne se limite pas qu’au territoire afghan, mais amène à considérer la lutte contre le Pakistan comme légitime. Les talibans ne représentent pas, à eux seuls, le nationalisme pachtoune. Mais historiquement, ils expriment clairement un islamo-nationalisme bien associé à ce groupe. Dans la propagande diffusée pendant leur lutte contre les Américains, ils ont d’ailleurs su jouer des codes culturels spécifiquement pachtounes pour attirer à eux de nouvelles recrues.

Les talibans ont ils changé ?

Malgré tout, on constate une évolution réelle entre l’Émirat du mollah Omar et le nouveau régime à Kaboul. Si le premier avait clairement une tendance « chauvine » pachtoune, les talibans « 2.0 » ont su à la fois préserver leur caractère pachtoune (le nouveau gouvernement est très largement pachtoune) et le transcender. C’est ainsi qu’on constate leur capacité à recruter des Non-Pachtounes dans leurs rangs, et à leur confier des postes à responsabilité, depuis plusieurs années. Un bon exemple de ce cas est la province du Badakhchan, dominée par les Tadjiks, et dont les leaders au sein des talibans étaient également de cette ethnie. Plus intéressant encore, on constate une évolution des talibans face aux Hazaras et au chiisme en général : dans leur propagande, après 2001, les talibans « 2.0 » ont été soucieux de ne pas cibler les chiites afghans. Ils ont même mis en avant leur désir de les gagner à leur cause en nommant Mawlawi Mehdi, un Hazara, comme gouverneur du district de Balkhab en avril 2021. Par la suite, il a été placé à la tête du renseignement de la province de Bamiyan, chargé entre autres de recruter des Hazaras pour des postes à responsabilité dans plusieurs districts (5). C’est un signal fort, visant à montrer qu’ils veulent unifier tous les Afghans autour du nouvel Émirat. Si cette attitude était confirmée, on aurait la preuve que les talibans ont appris le pragmatisme, après 19 ans de lutte pour reprendre le pouvoir. Et qu’ils auraient donc évolué dans un sens rassurant pour leur voisinage.

Pour savoir si l’idéologie des talibans a vraiment changé, il faudra suivre avec attention le rapport du nouveau pouvoir à la minorité chiite, si souvent opprimée par le pouvoir central afghan par le passé ; et plus largement, étudier l’influence du nationalisme ethnique pachtoune dans le fonctionnement du nouvel Afghanistan. Si ce dernier retrouve l’importance qu’il a pu avoir avant 2001, les talibans auront bien des difficultés à stabiliser leur pays, parce que les autres ethnies afghanes n’accepteront pas une inégalité de traitement. Et surtout, cela signifiera bien vite des tensions avec l’Iran chiite, et avec un Pakistan qui doit de nouveau lutter contre des talibans anti-pakistanais. 

Notes

(1) Didier Chaudet, « Comment les Hazaras en Afghanistan sont passés d’esclaves à figures politiques », Huffington Post, blog « Chroniques d’Asie du Sud-Ouest », no 12, 8 mai 2014.

(2) Bappa Majumdar, « Darool-Uloom Deoband issues fatwa against terror », Reuters, 1er juin 2008.

(3) Lauren Frayer, « The Taliban’s Ideology Has Surprising Roots In British-Ruled India », NPR, 8 septembre 2021.

(4) Susannah George, « After 20 years of waging religious guerrilla warfare, Taliban fighters in Kabul say they miss the battle », Washington Post, 19 septembre 2021.

(5) Voir Margherita Stancati et Ehsanullah Amiri, « Taliban Reach Out to Shiite Hazara Minority, Seeking Unity and Iran Ties », Wall Street Journal, 2 septembre 2021.

Crédit photo en première page : (© Xinhua/Kawa Basharat)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°64, « Géopolitique de l’islam », Octobre-Novembre 2021.

À propos de l'auteur

Didier Chaudet

Chercheur associé à l’IFEAC (Institut français d’études sur l’Asie centrale), chercheur non-résident à l’IPRI (Islamabad Policy Research Institute), directeur de la publication du CAPE (Centre d’analyse de la politique étrangère).

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