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Pétrole : le Golfe face à une transition géopolitique concurrentielle

Cela va plus loin. Dans le domaine de l’énergie comme dans d’autres, les projets de privatisation relancés par les urgences budgétaires sont une remise en cause historique du modèle des États producteurs. Pour augmenter la rentabilité des secteurs ouverts aux investisseurs privés et pour éponger les déficits budgétaires, la réduction des subventions publiques fait partie des priorités des plans de réforme : l’augmentation des prix du gaz et du pétrole en est l’effet le plus concrètement ressenti par les citoyens. Dans les monarchies du Golfe, elle est couplée depuis 2020 à la mise en place des premières TVA (de 5 à 15 %). Le modèle de l’État-rentier est en passe d’être définitivement enterré.

Des éléments fondateurs du contrat social des pays de la région sont ainsi remis en cause au moment où la viabilité économique des projets censés prendre le relais de la croissance reste hypothétique, comme l’est leur capacité à s’intégrer à l’économie nationale et à l’entraîner. Malgré les retards et l’abandon de plusieurs des pans les plus « renouvelables » de Masdar aux portes d’Abou Dhabi, le projet « Neom », dans le nord-ouest de l’Arabie saoudite, reprend le modèle d’une bulle de hautes technologies et d’énergies vertes. Parce qu’elle est conjuguée à l’enterrement de l’État-rentier, la transition énergétique s’avère partout plus profonde qu’un ensemble de réformes purement économiques, même lorsqu’elles sont mises en route par les cabinets de consulting les plus renommés.

Vers une nécessaire diversification de la rente

Le ralentissement de la consommation mondiale de pétrole et de gaz a plusieurs conséquences pour les producteurs du Moyen-Orient : d’abord l’urgence renforcée d’entamer une profonde transformation industrielle pour fournir de l’énergie « verte » aux marchés qui s’y convertissent ; puis la compétition accrue pour conserver les marchés existants à l’export et en particulier les marchés les plus consommateurs (Inde et Chine). Enfin, il y a la nécessité pour les monarchies arabes du Golfe, dont les coûts de production sont assez bas pour résister à la faiblesse des cours du baril (ce n’est pas le cas de la Libye, de l’Algérie et surtout de l’Iran, qui ont besoin d’un cours bien plus élevé que leurs voisins pour équilibrer leur budget), d’écouler le pétrole tant que la demande reste forte. Les périodes d’augmentation de la production des membres de l’OPEP alignés sur l’Arabie saoudite en 2014-2015 puis en 2020 s’inscrivent déjà dans une stratégie globale de défense des parts de marché qui ne se limite pas à la confrontation avec les producteurs américains (2014-2015) ou russes (2020).

À la différence des mesures défendues par les experts depuis les années 1980, il ne s’agit plus seulement d’investir dans la pétrochimie et les produits dérivés, domaine dans lequel les économies de la région ont engrangé de réels succès et qui constitue encore l’essentiel du portefeuille des fonds d’investissement. Le leitmotiv des dirigeants et de leurs conseillers est désormais celui de la transformation des entreprises pétrolières et gazières en entreprises d’« énergie » intégrant la production, la transformation et la commercialisation des énergies fossiles au développement des énergies renouvelables. Au Moyen-Orient, cette transformation présente au moins deux spécificités.

La première est que les projets de développement de l’énergie solaire ou éolienne et leur intégration à des plans de production d’hydrogène vert sont majoritairement destinés aux marchés étrangers, tandis que l’énergie fossile reste le pilier de l’approvisionnement des marchés intérieurs. Au Maghreb, les objectifs de l’UE et les prêts européens qui en découlent n’ont pas encouragé les projets du seul Maroc, idéalement situé pour fournir l’énergie verte nécessaire à l’objectif européen de neutralité carbone en 2050. Les autres pays ensoleillés du Moyen-Orient se sont lancés dans la course industrielle pour conserver leurs parts du marché européen, bénéficier des aides consenties par les différentes institutions du continent et profiter de prix d’achat encourageants. Les centrales Noor 1 à 4 de Ouarzazate sont largement financées par les programmes de voisinage de la Commission et des agences de développement comme la KfW allemande et l’AFD française, aux côtés de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement. En mars 2021, le ministre saoudien de l’Énergie, Abdelaziz ben Salman al-Saoud, indique à son tour que son pays envisage de construire un pipeline pour fournir son futur hydrogène vert directement à l’Europe.

Une seconde spécificité de la transition est l’intégration régionale croissante des investissements et la concurrence nouvelle que cette intégration suscite entre les pays du Moyen-Orient. Elle est particulièrement visible dans l’industrie de l’énergie et les capitaux originaires des monarchies arabes du Golfe apparaissent comme les mieux positionnés. Leurs investissements font partie d’une stratégie volontariste de diversification économique, d’attraction des capitaux étrangers et d’acquisition de savoir-faire. La centrale Noor 1 est par exemple construite et gérée depuis 2013 par l’entreprise privée saoudienne ACWA Power. En 2020, le fonds souverain saoudien PIF (399,4 milliards de dollars) a porté sa participation de 30 à 50 % du capital de cette compagnie.

Les producteurs du Golfe regardent vers l’Asie

La géopolitique de la transition énergétique au Moyen-Orient met en compétition des pays y compris alliés. Le lancement des contrats de l’ADNOC apparaît ainsi comme un signe parmi d’autres de la volonté des Émirats arabes unis d’entamer le contrôle saoudien sur l’OPEP. En novembre 2020, le directeur général de l’entreprise émirienne, Sultan Ahmed al-­Jaber, annonçait des investissements massifs pour augmenter la production de pétrole et de gaz, tandis que dans les réunions de l’OPEP, les Émiriens ne cachaient plus leur opposition à la politique saoudienne de prolongation des coupes dans la production. Cette concurrence est attisée par le recul du marché américain depuis le milieu des années 2010. Les marchés européens, en pleine conversion, et les marchés asiatiques, moteurs de la demande mondiale, font par conséquent l’objet d’une concurrence accrue pour les énergies fossiles comme pour les futures énergies renouvelables. Déjà inquiets de l’avance prise par leur voisin marocain dans le développement solaire, les experts algériens rappellent que la fourniture de GNL à l’Europe ne met pas en concurrence leur pays avec les seules entreprises russes (Gazprom), mais aussi avec les qataries (Qatargas, Qatar Petroleum).

En Asie, la concurrence accélère une réorientation engagée par les pays du Golfe dès le milieu des années 2000. Les accords avec les entreprises indiennes et chinoises se multiplient pour l’exploitation des gisements du Golfe comme pour la construction et la gestion des infrastructures de transport, de raffinage et de stockage dans les pays asiatiques. Si les pays du Golfe, Irak compris, sont les premiers fournisseurs de pétrole dans la plupart des pays asiatiques (ASEAN, Chine et Inde), les stratégies de diversification de ces derniers entretiennent une concurrence aussi vive que pour la fourniture des marchés européens. En offrant des prix transparents et négociés librement, les contrats proposés par Abou Dhabi sont destinés à augmenter l’attrait de son brut pour un nombre croissant de clients asiatiques.

À propos de l'auteur

Philippe Pétriat

Maître de conférences en histoire à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, chercheur au Centre français de recherche de la péninsule Arabique (CEFREPA ; Koweït City) ; auteur de Aux pays de l’or noir : Une histoire arabe du pétrole (Gallimard, Folio, 2021)

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