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Cuba : en pleine transition, l’île socialiste entre ouverture et fermeture

Après plus de soixante ans de castrisme, Cuba vient de franchir un nouveau cap dans la transition générationnelle qui a lieu à la tête de son État. Depuis le 19 avril 2021, ce n’est plus un Castro qui préside aux destinées du pays. Ce changement majeur pose la question de l’avenir de l’île socialiste, alors que celle-ci est toujours sous le coup d’un embargo commercial et financier de la part des États-Unis et qu’elle subit de plein fouet la crise économique liée au coronavirus.

Les années 2020 et 2021 ont été chargées à Cuba. L’île n’a pas été épargnée par l’épidémie de Covid-19 et, malgré le fait que la situation sanitaire a été mieux gérée que chez certains autres voisins latino-américains, elle a subi de plein fouet les conséquences économiques de la pandémie. La fermeture des frontières a porté un brusque coup d’arrêt au tourisme, la troisième plus grande source de devises de l’île (Direction générale du Trésor, 16/04/2020). Cuba est depuis empêtrée dans une très grave crise économique, et les pénuries de produits de base empirent pour les habitants. La situation est encore aggravée par les conséquences de la présidence de Donald Trump, qui avait renforcé l’embargo commercial et financier que les États-Unis imposent à l’île sans discontinuer depuis 1962.

C’est dans ce contexte compliqué que se poursuivent, à la tête de l’État socialiste, d’importants changements. Miguel Díaz-Canel, âgé de 61 ans et devenu président de la République en 2018, a pris la tête du Parti communiste de Cuba (PCC), la force dirigeante de la société et de l’État, en avril 2021. Raúl Castro, 90 ans, n’a désormais plus aucun mandat politique. Celui-ci était devenu président de la République en 2008 puis Premier secrétaire du PCC en 2011, prenant alors la suite de son frère aîné Fidel, décédé en 2016. Sous la houlette du plus jeune frère de la fratrie Castro, Cuba a déjà bien changé et des évolutions jusqu’alors impensables ont eu lieu : le dégel des relations avec les États-Unis en 2015, l’autorisation pour les Cubains de voyager légalement à l’étranger, l’ouverture — timide — à l’entrepreneuriat privé, l’arrivée de l’Internet, les mesures afin d’encourager l’investissement étranger, etc. Des changements si importants que bon nombre d’observateurs, souvent venus des États-Unis, ont par ailleurs présagé que la « transition cubaine » vers la démocratie libérale était devenue inéluctable. Mais, sous Raúl Castro, cela n’a pas été le cas et le pays continue aujourd’hui de planifier très fortement son économie. Le lent passage de pouvoir vers Miguel Díaz-Canel relance ces spéculations, alors que l’île fait face à des défis économiques et géopolitiques extrêmement complexes.

Les temporalités du changement : le régime castriste face au défi de l’évolution et de l’adaptation

Cuba est parfois décrite comme un pays « hors du temps », une relique de la guerre froide destinée à dépérir. Cette vision, souvent influencée par Washington et sa rhétorique envers l’île communiste, occulte pourtant un élément essentiel. Au-delà de l’image d’Épinal véhiculée par Cuba et ses automobiles américaines des années 1950, l’île est passée par plusieurs phases de modernisation et d’actualisation de son système politique et économique, principalement depuis les années 1990. Chacune de ces phases a relancé la question de la « transition cubaine », sans que cette dernière ne se concrétise jamais dans les faits.

En 1991, au moment de la chute de l’URSS, Cuba perd son principal allié sur la scène internationale. Il faut prendre la mesure du choc pour l’île de 11 millions d’habitants. Jusqu’alors, 85 % du commerce extérieur cubain dépendait du bloc soviétique, dont 70 % uniquement de l’URSS (1). Les importations du pays connaissent une chute de 75 % entre 1989 et 1994, passant d’une valeur de 8 milliards de dollars à seulement 2 milliards (Oficina nacional de estadística e información — ONEI — de Cuba, 2016). Le séisme sur la situation interne du pays est immédiat, le PIB s’effondre de 35 % et les pénuries s’installent durablement alors que Fidel Castro évoque l’entrée dans ce qu’il nomme une « période spéciale en temps de paix ». Les États-Unis de George Bush profitent alors de la situation catastrophique de l’île pour renforcer l’embargo avec la loi Helms-Burton, espérant ainsi asphyxier définitivement ce voisin gênant. En septembre 1991, George Bush prédit même « le début de la libération et de la démocratisation de Cuba (2) ». Mais le régime castriste survit à cette période et l’économie cubaine entame une reprise dès l’année 1994. Celle-ci est impulsée par des réformes économiques qui modifient considérablement la structure de la société cubaine : autorisation de formes non étatiques de propriété, arrivée d’entreprises avec du capital étranger, rénovation de la planification, mise en place d’un système de double monnaie, etc.

Entre 2008 et 2011, alors que Fidel Castro cède sa place à son frère cadet Raúl, les observateurs dissertent de nouveau sur la possible ouverture de l’île aux marchés mondiaux, alors que celle-ci n’a toujours pas renoncé au principe de la planification économique. Pour Le Monde, si le nouveau président cubain « pourfend la mentalité d’inertie et l’immobilisme, [il] est obligé d’adapter le rythme des changements aux résistances de la société et des institutions (3) ». Raúl Castro a effectivement impulsé bon nombre de réformes majeures : outre celles évoquées dans l’introduction de cet article, notons la réforme agraire qui a doté les agriculteurs privés de terres en usufruit (4) ou encore la création de la zone franche de Mariel. Pour autant, si elles ont en partie transformé la structure socio-économique du pays, ces évolutions n’ont jamais remis en question la nature du régime en place, qui n’a fait aucun pas vers la démocratie et qui continue de planifier son économie.
Malgré ces réformes, lors de l’arrivée de Miguel Díaz-Canel à la présidence en avril 2018, la presse française dresse un bilan en demi-teinte et décrit une économie laissée en piteux état. Des chercheurs étasuniens tels qu’Arturo Lopez-Levy (Université du Texas) évoquent la promotion de Díaz-Canel, né un an après le triomphe de la Révolution de 1959, comme un renouveau générationnel et la fin d’un système qui avait été revu sans être abandonné sous la présidence de Raúl Castro. Pourtant, la nouvelle Constitution cubaine adoptée en février 2019 continue d’insister sur le caractère socialiste du régime et sur le rôle du PCC, « force dirigeante supérieure de la société et de l’État », selon les dires de Díaz-Canel. Finalement, cette nouvelle loi fondamentale n’a fait que graver dans le marbre les réformes économiques de Raúl Castro, sans apporter de réels changements. Le nouveau président, lui, se présente comme le symbole de la continuation de l’œuvre des frères Castro, armé du slogan « Somos continuidad ».

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