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Yémen : une coalition régionale essoufflée au profit des Houthis ?

Alors que les Houthis dominent le rapport de force sur le terrain, la bataille de Marib s’avère particulièrement stratégique pour chacun des protagonistes. Quelle est concrètement la situation sécuritaire sur le terrain en cette fin d’année 2021 et pourquoi la bataille de Marib pourrait-elle être un tournant stratégique en cas de victoire houthie ?

Marib est une bataille stratégique d’abord pour des raisons économiques et financières. Les ressources fournies par les champs pétrolifères et la centrale électrique à gaz, qui sont considérés comme des revenus souverains de l’État, sont actuellement contrôlés par le gouvernement du président Hadi sans qu’ils soient totalement versés à la Banque centrale. En prendre le contrôle permettrait aux Houthis de disposer de nouveaux moyens.

Ensuite, la bataille de Marib est menée pour raisons politiques et géostratégiques : le but d’Ansar Allah [Houthis] est d’en prendre le contrôle le plus rapidement possible, avant la fin de l’année 2021, pour mettre un terme à une longue « guerre de positions » et conquérir définitivement cette région du Nord du pays encore sous le contrôle des troupes du président Hadi. Il y a actuellement des combats acharnés sur le terrain qui semblent tourner en faveur des Houthis malgré les bombardements intensifs de l’Arabie saoudite sur la zone.

Si Marib devait tomber, ce serait un tournant stratégique dans le conflit yéménite. Cela représenterait en effet un grave échec militaire et politique pour l’Arabie saoudite, tant sur les plans intérieurs saoudien, que régional et international. Tout laisse à penser qu’après la chute de Marib et quand la région sera donc sous leur contrôle, les Houthis voudront que les provinces du Sud du pays soient, elles aussi, « libérées de toute présence étrangère » — c’est-à-dire saoudienne et émiratie. On peut donc craindre une poursuite, voire une intensification des combats dans les mois à venir.

Alors que l’Arabie saoudite est clairement embourbée dans un conflit qui découle d’une mauvaise idée de Mohammed ben Salmane (MBS), la volonté des Américains de mettre fin à ce conflit peut-elle contraindre Riyad à mettre en place un plan de paix ? À quel point MBS veut-il la paix ?

Pour les Houthis, la guerre actuelle au Yémen a été avalisée, dès l’origine, à Washington, pour satisfaire les ambitions régionales de son allié saoudien face à l’Iran. Si les Américains voulaient mettre fin à ce conflit — qui dure maintenant depuis sept ans —, ils pourraient contraindre MBS à négocier sérieusement. Malgré quelques « effets d’annonce », la nouvelle administration Biden reste peu crédible quand elle décide de faire pression sur Mohammed ben Salmane en ce sens, tout en continuant à lui fournir une aide considérable. À condition de remporter une victoire militaire sur le terrain, Mohammed ben Salmane voudrait bien mettre un terme à cette guerre. Il est pris dans cette logique mortifère car il devine qu’en cas d’échec, notamment à Marib, son pouvoir serait très affaibli à Riyad et sa survie politique en tant que prince héritier serait à l’ordre du jour, car il s’est fait de très nombreux ennemis parmi les élites économiques et religieuses du royaume, sans parler des rancœurs au sein même de la pléthorique « famille royale » saoudienne.

Contrairement à l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU) semblent avoir profité du conflit pour avancer leur pion, en formant notamment 900 000 séparatistes. Quels sont les enjeux pour les EAU ? Quid du conflit d’intérêts avec l’Arabie saoudite ?

Il y a un conflit d’intérêts très clair entre les pions des Émirats et ceux de l’Arabie saoudite, avec plusieurs « confrontations », plus ou moins feutrées, entre les deux parties. Cela a amené les EAU à « annoncer » le retrait de leurs troupes au sud et, localement, à « passer la main » à l’Arabie saoudite. Les résultats se font toujours attendre, dans la mesure où les factions sudistes rivales, souvent tribales, continuent à s’entre-déchirer pour s’emparer du pouvoir. Le président Hadi reste « réfugié » à Riyad car sa sécurité ne serait pas garantie à Aden, la « capitale provisoire » du Yémen. Quant aux Émirats, ils ont d’ores et déjà pris le contrôle de plusieurs îles stratégiques yéménites (notamment de Socotra) et des provinces importantes par l’intermédiaire des « milices indépendantistes » du Conseil de Transition du Sud (CTS). Finalement, l’Arabie saoudite s’est enlisée dans sa guerre au nord sans obtenir de résultats tangibles au sud.
 
Dans quelle mesure la corruption est-elle un frein à la paix dans ce pays ? Qui gagne de l’argent dans cette guerre ?

Avec leurs profits considérables, les prédateurs et autres trafiquants savent corrompre ceux dont ils ont besoin ou ceux susceptibles de les gêner, quel que soit le bord politique, religieux ou tribal auquel ils appartiennent. Des réseaux de contrebande transfrontière (alcool, armes légères et leurs munitions) existaient déjà avant le conflit au Yémen, mais sept ans de guerre et de blocus maritime ou aérien n’ont fait qu’accélérer le phénomène, tout en s’adaptant aux pénuries et aux « besoins nouveaux ». Aujourd’hui, d’après les témoignages dont on dispose, les trafics se concentreraient sur les produits pétroliers, les armes et les « pièces détachées » en tous genres. De hauts responsables politiques et militaires seraient impliqués, surtout à la frontière sud, qui reste ouverte sur le monde extérieur grâce à sa façade maritime. Une conséquence de cette « économie de guerre », de ses trafics et de la corruption qu’ils génèrent est que ces réseaux ne souhaitent pas l’arrêt d’un conflit qui leur profite tant. Des filières se seraient mises en place, notamment en Turquie et en Malaisie, pour blanchir et investir les fonds détournés ou amassés frauduleusement.

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