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Haïti : un trou noir dans la Caraïbe

À peine installé, Ariel Henry doit faire face à l’épreuve du séisme du 14 août 2021 qui dévaste les villes des Cayes, de Jérémie, de Camp-Perrin et de Cavaillon : plus de 2000 morts et des dégâts matériels évalués encore une fois à plusieurs milliards de dollars. Dans un contexte international marqué par le retrait des Américains d’Afghanistan, la guerre perdue par les Occidentaux en Syrie, les tensions entre la Chine et les États-Unis en Indo-Pacifique et les arrivées quotidiennes de migrants clandestins en Méditerranée, la crise haïtienne ne retient plus autant l’attention qu’en 2010. La mobilisation de l’aide internationale se fait plus chichement, sur un mode plus dubitatif quant aux capacités du pays à se relever de la catastrophe. Cette hésitation des partenaires est fondée sur la difficulté à acheminer les secours dans les régions touchées par le séisme, là où les gangs contrôlent les routes et exigent des rançons exorbitantes pour laisser passer les convois.

La faillite de l’État, entendue comme l’incapacité des pouvoirs publics à garantir la sécurité des citoyens, est patente en Haïti. C’est le résultat d’une double défaite : celle des élites, d’abord, qui n’ont pas su créer une dynamique de croissance capable d’assurer une amélioration des conditions de vie, et celle de la communauté internationale qui, au terme d’une mission qui aura duré treize ans, n’a pas su stabiliser la situation en Haïti. Dans ce pays où, pour citer Aimé Césaire, « la négritude [s’est mise] debout pour la première fois » dans l’histoire, il est douloureux de constater que certains gagnent encore leur vie en kidnappant leurs compatriotes, ne les livrant que contre une rançon. Par fidélité aux principes de liberté qui l’ont fait naître, Haïti représente un symbole que le reste du monde ne peut laisser mourir. C’est le lieu où la contradiction entre le droit et le non-droit, la liberté et la servitude, l’égalité et le mépris de classe trouve son expression la plus urgente. Haïti est une ligne de front où la survie des principes d’égalité, de liberté et de solidarité sont chaque jour menacés, dans une totale indifférence.

La diaspora haïtienne
L’instabilité et l’insécurité ont provoqué un exode massif des Haïtiens, mais ce n’est pas un fait nouveau. Cela a commencé à la fin du XIXe siècle, lorsque les travailleurs saisonniers partirent couper la canne à Cuba. Dans les années 1930, la République dominicaine devint à son tour pays d’accueil des migrants de la canne. D’une migration saisonnière, peu à peu apparurent des noyaux d’immigration durable, auxquels s’agrégèrent au fil du temps de véritables communautés, enracinées sur plusieurs générations. Dans les années 1960, les premiers départs vers les Bahamas et les États-Unis sont enregistrés. La politique répressive des Duvalier va pousser à l’exil une grande partie de l’élite cultivée et formée, grossissant les rangs des premiers migrants à Montréal et à New York dans les années 1970, avant d’atteindre la Floride dans les années 1980 et 1990. Puis ce sera au tour de pays comme le Chili et le Brésil, en pleine croissance économique, dans les années 2000 (au point de faire du créole la première langue étrangère pratiquée au Chili). Les pays d’accueil restreignant les possibilités d’accès, les migrants installés en Amérique du Sud ne rêvent plus que de bifurquer vers l’Amérique du Nord, quitte à traverser à pied forêts et déserts où ils sont la cible des brigands.
Haïti : les fragilités d’un territoire caribéen

Notes

(1) Ricardo Seitenfus, L’échec de l’aide internationale à Haïti, Université d’État d’Haiti, 2015.

(2) Livre Blanc de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), 2011.

(3) Ricardo Seitenfus, op.cit.

Légende de la photo en première page : Le 14 août 2021, un tremblement de terre d’une magnitude de 7,2 sur l’échelle de Richter causait la mort de plus de 2200 personnes et faisait plus de 12 000 blessés. Près de 600 000 personnes ont été directement affectées par cette catastrophe naturelle, créant un besoin d’assistance humanitaire d’urgence. Or dans ce pays où « le problème de sécurité devient de plus en plus criant », comme le rappelle le directeur de la protection civile haïtienne, apporter de l’eau et de la nourriture aux sinistrés constitue un véritable défi logistique face aux attaques des convois routiers. (© Xinhua/David de la Paz)

Article paru dans la revue Diplomatie n°112, « Caucase : un territoire stratégique au carrefour des empires », Novembre-Décembre 2021.

À propos de l'auteur

Jean-Marie Théodat

Maître de conférences à l’Université Panthéon-Sorbonne et membre de l’unité mixte de recherche PRODIG (Pôle de recherche pour l’organisation et la diffusion de l’information géographique).

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