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Crise de l’énergie ou crise de la politique ?

Dans un marché ouvert, il est normal de constater que si la demande augmente, le prix augmente. Les prix du gaz naturel sur le marché spot ont été multipliés par cinq en un an. Ils ont atteint un plus haut historique sur la plateforme néerlandaise du marché européen (le TTF — Title Transfer Facility) comme le montre la figure 1 ci-dessus. Puisque le prix de l’électricité est également déterminé par le prix marginal du gaz, et puisqu’un quart de l’électricité de l’UE est produite en brûlant du gaz naturel, le prix a suivi le mouvement.

Observant que l’UE ne pouvait rien faire pour inverser cette situation déterminée par le marché mondial, le Conseil européen des 21-22 octobre 2021 et le Conseil énergie du 26 octobre n’ont rien décidé de concret, laissant les États membres prendre des mesures sociales afin de tenter de minimiser l’impact de l’augmentation du prix des énergies sur les ménages. En France, par exemple, les ménages modestes vont recevoir 100 euros pour compenser la hausse du prix de l’énergie.

Chacun y est allé de son explication pour tenter de rassurer la population européenne préoccupée. On a évoqué le problème technique de production de gaz en Russie, le faible niveau des stocks stratégiques de gaz naturel dans l’UE, les profits que voudraient s’approprier les Russes, la volonté de la Russie de nuire à l’Ukraine, etc. De son côté, Moscou profite de cet épiphénomène pour justifier, comme si c’était nécessaire, le gazoduc Nord Stream 2, sur lequel nous allons revenir.

La pandémie est partie de Chine, l’augmentation du prix de l’énergie aussi

Mais qu’en est-il en fait ? Face à la forte reprise économique, la demande en gaz naturel a été si forte en Chine que les méthaniers ont davantage été attirés vers l’Asie que vers l’UE. Ce n’est qu’un fonctionnement normal du marché. Pendant longtemps, nous avons vécu avec trois marchés du gaz géographiquement distincts : celui des États-Unis, qui vivait presque sur lui-même, et ceux de l’Asie et de l’UE, qui étaient fortement dépendants de leurs fournisseurs indigènes (essentiellement le Royaume-Uni, les Pays-Bas et le Danemark) et de leurs trois fournisseurs historiques que sont la Russie, la Norvège et l’Algérie. Depuis quelques années, les États-Unis bénéficient de leur très abondant gaz de schiste et profitent d’un prix bas au point qu’ils peuvent remplacer le charbon dans les centrales électriques. De leur côté, les marchés asiatique et européen ont tendance à fusionner grâce au développement du gaz naturel liquéfié (GNL), fluidifiant et globalisant ainsi le marché. Les méthaniers naviguent vers les pays où il y aura le plus grand profit.

Certains ont fustigé le président Vladimir Poutine alors que Gazprom respecte les contrats d’approvisionnement signés en 2005 avec diverses entreprises de l’UE. C’est le cas notamment de l’accord avec Gaz de France voulu par Jacques Chirac. Ne souhaitant pas détériorer ses bonnes relations commerciales historiques — l’URSS avait commencé à vendre du gaz dans les années 1970 —, Poutine a déclaré que la Russie fournirait autant de gaz que possible. Vladimir Chizhov, l’ambassadeur russe auprès de l’UE, a déclaré : « Changez l’adversaire en partenaire et les choses se résolvent plus facilement. »

On assiste aussi à l’emballement du prix du charbon — ce paria qui est à l’origine de la création de l’UE. La demande en électricité est telle que la Chine exploite à fond ses petits charbonnages qu’elle était pourtant en train de fermer par manque de rentabilité économique et de pollution excessive. Elle se débrouille en important plus de charbon, notamment d’Indonésie. Elle s’est même décidée à autoriser le déchargement de charbon australien, bloqué depuis un an dans les ports chinois en raison de sanctions décrétées par Pékin contre l’Australie (2). Le charbon ne cesse d’être convoité en Asie, au point que le Premier ministre australien Scott Morrison a déclaré que son pays produira tout le charbon dont le marché a besoin. On comprend alors pourquoi l’Inde et la Chine ont exigé que, dans les conclusions de la COP26, l’élimination du charbon soit remplacée par la réduction de sa consommation, assortie d’autres conditions (« phasing out » a été remplacé par « phasing down »).

Cette croissance économique asiatique ne peut se réaliser que grâce à un recours à l’énergie abondante et bon marché, contrairement à la stratégie de décarbonation de l’UE qui — on le voit sur nos factures — conduit de facto à une énergie peu abondante et chère. Ce phénomène n’est pas près de s’arrêter. Sans consommer toujours plus d’énergies fossiles et nucléaires, le parti communiste chinois ne réalisera pas son triple objectif : apporter la prospérité à 1,4 milliard de Chinois (seulement 400 millions en profitent pour l’instant), ne pas subir le sort du parti communiste de l’URSS, et dominer le monde d’ici 2050.

Une crise aux causes politiques

Aujourd’hui, les causes de l’envolée des prix ne sont pas géopolitiques, mais essentiellement politiques. Nous étions dans un contexte, du moins dans l’UE et en partie aux États-Unis, où le synonyme d’énergie est devenu changement climatique. Alors que les pères fondateurs de l’UE avaient déclaré, à Messine le 2 juin 1955, lors de la conférence qui allait aboutir au traité de Rome et au traité Euratom, qu’« il n’y aura pas d’avenir sans énergie abondante et bon marché », la Commission européenne d’aujourd’hui ne s’intéresse plus qu’aux énergies chères (éoliennes et panneaux solaires photovoltaïques) voire très chères (hydrogène). Après avoir d’abord tenté de les développer au cours de deux décennies, puis contraint leur production par la voie législative et dépensé plus de 1000 milliards d’euros depuis 2000, ces énergies représentent seulement 2,9 % du bilan en énergie primaire (3). Libre à chacun d’apprécier le chemin qui nous sépare de l’objectif « Net-zéro (4) » pour 2050.

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