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Crise de l’énergie ou crise de la politique ?

L’argument officiel des États-Unis est que l’UE court le danger d’une trop grande dépendance envers la Russie. Or, comme on vient de le voir, l’abondance de gaz ne devrait plus être ignorée. Par ailleurs, bien qu’elle possède les plus grandes réserves de gaz, la Russie ne peut pas jouer la carte géopolitique du gaz, car, dans ce marché, comme dans un concours de tango, on gagne ou on perd à deux. Rompre un approvisionnement gazier — sans même parler des contrats take-or-pay qui lient légalement l’exportateur à l’importateur — détruit à tout jamais la confiance ; la Russie ne vendrait plus jamais un mètre cube de gaz à qui que ce soit, surtout pas à la Chine.

Berlin n’est pas Téhéran et la chancelière allemande, Angela Merkel, n’a eu de cesse de répéter qu’il s’agit d’un projet commercial auquel la politique ne peut s’opposer. La Commission européenne actuelle, présidée par une amie de la Chancelière, n’a d’ailleurs plus parlé du Nord Stream 2.

Finalement, afin de s’assurer le soutien de Berlin en cas de tensions toujours possibles entre la Russie et l’Ukraine, Washington a accepté la requête allemande. Même si le Congrès américain ne s’avoue pas vaincu, même si une bureaucratie allemande tatillonne est parvenue à créer une ultime difficulté à cause du lieu d’enregistrement de la compagnie propriétaire de la conduite, le gaz russe dont l’Allemagne a besoin ne devrait bientôt plus passer par l’Ukraine. Observons enfin que le Nord Stream 1 a été conçu par le social-démocrate Gerhard Schröder ; il semble donc bien qu’Olaf Scholz, le nouveau chancelier allemand, social-démocrate également, soit lui aussi favorable au Nord Stream 2.

Ce dossier impactant Washington, Berlin et Moscou, montre que l’Energiewende [la transition énergétique], promise par l’Allemagne, renforce le rôle du gaz naturel dans ce pays. Pour ce dernier, l’avenir à moyen terme est bien cette énergie fossile et non pas les énergies éolienne et solaire photovoltaïque qui ont pratiquement atteint le maximum tolérable à cause de leur nature intermittente et variable. Les prix du gaz négociés entre les entreprises de droit privé sont des informations réservées, mais n’ont d’évidence rien à voir avec les prix spots actuels. L’Allemagne a assuré son avenir énergétique à un prix intéressant pendant plusieurs décennies, tout en laissant croire aux autres qu’il faut se concentrer sur les énergies alternatives. Elle a compris que la transition énergétique prendra beaucoup plus de temps, comme nous l’avons montré par ailleurs (6).

Le retour de l’énergie nucléaire

La Commission européenne, qui promeut les énergies alternatives, s’est crue bien inspirée en pensant distribuer des certificats de vertu aux différentes énergies. Elle sait que l’article 194.2 du Traité de Lisbonne ne l’autorise pas à imposer ses choix énergétiques aux États membres. Mais à travers un processus appelé « taxonomie », elle peut définir ce qui est « bon » et ce qui est « mauvais » pour la décarbonation. Ce n’est pas anodin, car ces certificats sont le sésame pour obtenir des financements européens (y compris de la BEI) et conseiller aux banques privées ce qu’elles devraient faire.

La Commission a commencé par exclure le gaz naturel et l’énergie nucléaire de sa première version de la taxonomie. Cela a déplu, puisque les États membres et les parlementaires européens ont souvent des positions divergentes. La Commission a demandé à son Centre commun de recherche (CCR) d’étudier la question pour le nucléaire, et le rapport a conclu qu’il n’y avait aucune raison de s’y opposer (7). Mais cela n’a pas convaincu plusieurs pays, dont l’Allemagne (c’était avant le nouveau gouvernement, mais cela le sera encore davantage avec le nouveau). Onze pays, dont la France, exigent que l’énergie nucléaire soit incluse dans la taxonomie. L’Allemagne, ayant besoin de gaz naturel pour remplacer à la fois l’électricité nucléaire et le lignite (dont la sortie a été avancée de 2038 à 2030 par le nouveau gouvernement), désire inclure le gaz. La Commission contentera-t-elle les deux parties en acceptant gaz et nucléaire dans sa taxonomie, au grand dam des écologistes qui ne voient d’avenir que dans l’énergie éolienne et solaire photovoltaïque ?

Toujours est-il que cette nouvelle situation énergétique relance l’énergie nucléaire également dans l’UE, alors que les grands pays du monde faisaient la course en tête pour développer les filières nucléaires du XXIe siècle (Génération IV, Small Modular Reactors — SMR, ou réacteurs à haute température ou à sel fondu, Thorium…) dont certaines fonctionneront avec ce qu’on appelle étonnamment des déchets nucléaires. En effet, comme je le rappelle dans l’ouvrage L’Utopie hydrogène (8), les chercheurs du CCR avaient, dès les années 1960, compris qu’il n’y aurait pas d’avenir pour l’hydrogène comme vecteur énergétique sans ces nouveaux réacteurs nucléaires. Paradoxalement, la Commission désire aujourd’hui développer l’hydrogène en tant qu’énergie, mais cette filière conduit forcément à une énergie plus chère puisque l’hydrogène doit être produit (9) (10). De plus, elle entend le faire au départ d’électricité verte, c’est-à-dire chère, alors que les chercheurs du Centre commun de recherche de la Commission européenne ont montré entre 1960 et 2000 que la seule façon envisageable de produire de l’hydrogène serait de disposer un jour de réacteurs nucléaires à haute température (11).

En réalisant que les énergies alternatives ne pourront pas remplacer les énergies fossiles, Emmanuel Macron suit tardivement l’exemple de la Chine et relance le nucléaire, mettant de facto fin à l’utopie du tout renouvelable. Il met ainsi les écologistes radicaux face à un dilemme : s’accrocher au changement climatique d’origine humaine et être forcé de se convertir, un jour ou l’autre, au nucléaire ; ou continuer comme ils le font, depuis bientôt 50 ans, à haïr cette énergie et devoir concéder que peut-être, ce sont la nature, le soleil, les nuages, et non l’Homme, qui pilotent le climat. Chaque option leur sera un déchirement — mais l’humanité s’en portera mieux.

La situation actuelle révèle que les concepteurs de l’UE avaient bien raison en disant qu’il n’y aura pas d’avenir sans énergie abondante et bon marché.

Notes

(1) Samuel Furfari, General strategy for energy in the European Community, in G.E. Beghi, Syntetic Fuels, Reidel Pub. Comp., 1985.

(2) Camberra s’étant montrée trop critique sur la gestion de la démocratie en Chine.

(3) Samuel Furfari et Ernest Mund, « Énergies renouvelables dans l’UE : de la perception aux réalités », Connaissance des énergies, 27, novembre 2020 (https://​bit​.ly/​3​1​J​0​3cV).

(4) Net-zéro est la politique qui vise zéro émissions de CO2.

(5) « Mauritius : Prime Minister Deems Offshore Petroleum Bill a Major Breakthrough for Mauritius », allAfrica, 26 octobre 2021 (https://​bit​.ly/​3​D​z​F​KMC).

(6) Samuel Furfari et Mund, E., « Is the European green deal achievable ? », Eur. Phys. J. Plus, 136, 1101 (2021) (https://​bit​.ly/​3​d​w​7​gzT).

(7) « Technical assessment of nuclear energy with respect to the ‘do no significant harm’ criteria of Regulation (EU) 2020/852 (‘Taxonomy Regulation’), European Commission Joint Research Centre, Petten, 2021, JRC124193 (‘Taxonomy Regulation’) », JRC Science for policy report (https://​bit​.ly/​3​E​D​z​415).

(8) Samuel Furfari, L’Utopie hydrogène, août 2020, ISBN 9798676846862.

(9) Samuel Furfari et Alessandro Clerici, « Green hydrogen : the crucial performance of electrolysers fed by variable and intermittent renewable electricity », Eur. Phys. J. Plus 136, 509 (2021) (https://​bit​.ly/​3​G​u​6​fVz).

(10) Alessandro Clerici et Samuel Furfari, « The present and future green hydrogen production cost », Science, climat et énergie, 16 juillet 2021 (https://​bit​.ly/​3​o​z​x​jwj).

(11) Voir Samuel Furfari, L’utopie hydrogène, op. cit.

Légende de la photo en première page : Chevalets de pompage au Texas. En novembre 2021, à la veille de Thanksgiving, le président américain Joe Biden annonçait qu’il allait prélever 50 millions de barils de pétrole des réserves stratégiques des États-Unis afin de faire baisser les cours du brut, qui ont grimpé de 60 % depuis un an. Cette mesure inédite — Washington ne touchant à ses réserves (609 millions de barils) enterrées en Louisiane et au Texas qu’avec parcimonie — a également été coordonnée avec la Chine, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud et le Royaume-Uni. (© Shutterstock)

Article paru dans la revue Diplomatie n°113, « Taïwan : la menace chinoise », Janvier-Février 2022.

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