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« Boussole stratégique » : bon cap ou désorientation ?

Si la « boussole stratégique » aboutit pour mars 2022, elle devra alors être concrétisée au sein de multiples champs politiques, diplomatiques, capacitaires et opérationnels. Les défis seront immenses et les attentes empressées afin qu’elle donne le bon cap de l’action future. Les trois objectifs les plus stratégiques restent le budget, les forces et les projets communs. Les résultats attendus par d’aucuns sont la restauration de la dimension stratégique et politique de la Politique européenne de sécurité et de défense (PSDC), la rationalisation dans le développement des capacités, l’exploration de la participation des États aux missions et opérations. Bref, du concret. Petit rappel : il faut toujours et encore de la volonté politique.

Méthodologie et calendrier

Après son lancement le 6 mars 2020, il y eut une «informelle défense» à Berlin(5) le 26 août, à propos de la méthodologie et du contenu autour de l’élaboration d’un compas stratégique parallèlement au lancement d’un questionnaire réalisé par les experts civilo-militaires du SEAE et de la Commission en juillet, et d’une contribution européenne à l’analyse de la menace. Les résultats furent déposés en novembre de la même année. Son originalité vient de ce que l’analyse a été faite de manière confidentielle à partir de 92 services de renseignement, nationaux et européens civils (IntCent du SEAE) et militaires (état-major de l’Union européenne – EMUE) avec un soutien du Centre satellitaire UE de Torrejon. Ce fut une première, « sans veto, sans plus petit commun dénominateur bien que la hiérarchisation des menaces reste nationale et sans consultation de l’OTAN » (Gros-Verheyde). Ce processus aurait « forcé » les services de renseignements nationaux « à penser européen ».

Le processus du « dialogue stratégique » autour de la « boussole stratégique » est une sorte de phase de brainstorming, au cours de laquelle les États membres, les institutions de l’UE (Agence européenne de défense, SEAE, EMUE, Comité militaire de l’UE…) dans leur aide aux capitales (en formulant des réflexions et questions thématiques) et les groupes de réflexion officiels « proposent des idées concrètes pour la future boussole stratégique », notamment par le biais d’ateliers et de séminaires ou de non-papiers (6). Bien des pays se sont lancés dans la réflexion (7). Ils ont apporté leur pierre à l’édifice de manière désordonnée (dans un premier temps) avec des va-et-vient de documents de manière informelle, des contributions communes nationales des ministères de la Défense et des Affaires étrangères ou, plus formellement, avec des entretiens entre ministres de la Défense abordant aussi le sujet « boussole » (8).

Cette phase, entamée en janvier 2021, devait durer jusqu’à cet été. La « boussole stratégique » est revenue plus souvent aux ordres du jour du Conseil sous la présidence portugaise (premier semestre). Au second semestre, il y aura élaboration des orientations stratégiques. Le SEAE devrait présenter un premier projet de la « boussole stratégique » en novembre. Les négociations pourront alors commencer de manière plus formelle au Conseil (9) pour adoption en mars 2022.

Position française

En avril 2021, Florence Parly, ministre des Armées, participait à un séminaire ministériel sur la « boussole stratégique », organisé à Lisbonne sous la présidence portugaise du Conseil de l’Union européenne. La ministre des Armées a tout d’abord rappelé l’engagement de la France à faire de la « boussole stratégique » une véritable feuille de route vers une Europe plus souveraine. Elle a ensuite partagé plusieurs pistes d’action concrètes, pour chacun des quatre volets de la « boussole stratégique » : la gestion de crise, la résilience, les capacités et les partenariats.

« En matière de gestion de crise et d’opérations, elle a appelé à davantage de robustesse, de flexibilité et de réactivité, ainsi qu’à l’accroissement des synergies entre les missions de l’UE et celles conduites dans des cadres ad hoc, comme la Task Force Takuba qui opère dans le cadre de l’opération Barkhane au Sahel […] En matière de résilience, la ministre des Armées a souligné la nécessité de doter l’UE de moyens pour mieux répondre aux tentatives extérieures de division ou d’affaiblissement, en renforçant par exemple les outils de lutte contre la désinformation, en développant la sécurité des réseaux cyber ou encore en opérationnalisant l’article 42.7, clause de solidarité du Traité de l’Union européenne, qui doit permettre à l’UE de réagir en cas d’attaque à l’encontre de l’un de ses membres, y compris dans le cas d’agressions non militaires (cyber notamment) […] En matière de capacités, la ministre a salué la mise en place réussie de plusieurs outils nouveaux depuis 2017 (Fonds européen de défense, coopération structurée permanente, processus capacitaire européen) tout en invitant à aller plus loin, notamment en matière de soutien à l’innovation de défense et de réduction de nos dépendances stratégiques […] En matière de partenariats, Florence Parly a mis en avant la nécessité de revitaliser la coopération avec les partenaires traditionnels, en particulier avec l’OTAN, les États-Unis et le Royaume-Uni, tout en renforçant les relations avec des partenaires plus récents, en particulier en Indopacifique ou en Afrique. La mise en cohérence des travaux de réflexion menés par l’OTAN (NATO 2030) et par l’UE (Boussole stratégique) sera essentielle […] Enfin, la ministre des Armées a appelé à une mobilisation accrue des Européens pour renforcer la liberté d’accès et d’utilisation des espaces stratégiques aujourd’hui de plus en plus contestés, en particulier les domaines maritime, cyber et spatial. Elle souhaite en particulier la formulation de propositions pour une approche plus stratégique du spatial de défense et un renforcement de la solidarité européenne face aux incidents cyber. (10) »

Très volontariste, à en juger aussi par la rédaction, à son initiative, d’un non-papier signé en mai 2021 par 14 États autour de la notion d’autonomie stratégique pouvant soutenir la « boussole stratégique » dans son chapitre « gestion de crise », la France participe pleinement au processus en cours. Dans ledit non-papier emmené par Paris, il est question de défendre plusieurs concepts : créer une force d’entrée rapide de 5 000 personnels, organiser une mise en commun de capacités logistiques, de transport, de soutien médical et de communication stratégique, lancer une réflexion sur l’utilisation de l’article 44 du Traité, accroître les capacités de renseignement autonomes et améliorer la sécurité de l’information (11).

De plus, à Bruxelles, des représentants de la Représentation militaire et de défense auprès de l’UE (RMDUE) et des représentants de la Représentation permanente de la France auprès de l’UE (RPUE) siègent dans leurs groupes de travail respectifs consacrés aux sujets relatifs à la « boussole stratégique », faisant valoir les positions françaises dans les enceintes de dialogue militaires et civiles. Tous les sujets relatifs à la « boussole stratégique » sont évoqués dans des groupes de travail ad hoc au sein du ministère des Armées et du ministère des Affaires étrangères le cas échéant. Les positions sont consolidées à Paris au sein de chaque ministère, ou en interministériel si besoin, et transmises à la RPUE/RMDUE en vue d’être reprises dans les non-papiers en cours d’élaboration notamment.

Reste un souci majeur français partagé par d’autres pays membres. Selon certaines sources, le Concept stratégique 2022 de l’OTAN pourrait, dans une certaine mesure, mettre à mal les ambitions portées par la « boussole stratégique ». Et de citer comme exemple les objectifs de l’OTAN en matière de « capacity building », de résilience ou encore de partenariats et de lutte contre le réchauffement climatique. Les conclusions de l’OTAN pourraient devancer ou vider de leur substance tout ou partie des objectifs de la « boussole stratégique ». Dans une lettre ouverte à Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN, plusieurs hauts gradés de l’Armée française regroupés au sein du Cercle de réflexion interarmées s’insurgent contre le projet OTAN 2030 qui affaiblit, selon eux, la souveraineté de la France. A. D.

Notes

(1) La première vraie tentative fut organisée par l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne qui édita un modèle de Livre blanc sous la direction de Nicole Gnesotto. Mais c’était il y a longtemps et sans véritable adoption par les capitales, « vexées » par le caractère par trop indépendant de l’équipe de rédacteurs. (Report of an Independent Task Force, European defence. A proposal for a White Paper, ISSEU, Paris, mai 2004 ).

(2) Cf. André Dumoulin, « Initiative européenne d’intervention : opportunités et limites », Sécurité & stratégie, no 147, IRSD, Bruxelles, mars 2021 (https://​www​.defence​-institute​.be/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​s​e​c​u​r​i​t​e​-​s​t​r​a​t​e​g​i​e​/​s​s​-​1​47/).

(3) §1. Le Conseil peut confier la mise en œuvre d’une mission à un groupe d’États membres qui le souhaitent et disposent des capacités nécessaires pour une telle mission. Ces États membres, en association avec le haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, conviennent entre eux de la gestion de la mission.

§2 Les États membres qui participent à la réalisation de la mission informent régulièrement le Conseil de l’état de la mission de leur propre initiative ou à la demande d’un autre État membre. Les États membres participants saisissent immédiatement le Conseil si la réalisation de la mission entraîne des conséquences majeures ou requiert une modification de l’objectif, de la portée ou des modalités de la mission fixés par les décisions visées au paragraphe 1. Dans ces cas, le Conseil adopte les décisions nécessaires.

(4) André Dumoulin, « Souveraineté et autonomie stratégique européenne : une quête difficile », Tribune no 1211, Revue Défense nationale, 6 novembre 2020.

(5) Dans le cadre de la présidence allemande, un « Workshop on improving the strategic capability planning within EU » eut également lieu à Cologne le 2 septembre 2020. Ce document décrit tout le processus calendaire.

(6) Ces non-papiers sont discutés dans différentes enceintes et à différents niveaux (exemples : le panier gestion de crise a été discuté le 6 mai lors du CAE défense, le panier partenariats a été discuté lors du Gymnish du 27 mai, le panier capacitaire lors de « l’informelle défense » du 28 mai et, enfin, le panier résilience devrait être discuté lors du Gymnish de septembre 2021. Cela n’a évidemment pas empêché les think tanks d’apporter leurs propres réflexions sous la forme de séminaires, colloques et publications (ex : ECFR, DGAP, Egmont Institute, etc.).

(7) Sélection des thèmes par les États pour leurs organisations d’évènements de réflexion : la gestion de crise en missions et opérations (Autriche, Allemagne, Portugal, Espagne, France, Irlande), la résilience (Autriche, Finlande, Allemagne, Lituanie, Pays-Bas, Portugal, Espagne, Luxembourg, France), le développement capacitaire (Belgique, Allemagne, Hongrie, Espagne, France) et enfin le partenariat (Autriche, Allemagne, Hongrie, Italie, Lituanie, Pays-Bas, Slovaquie, Espagne, France, Irlande).

(8) Par exemple, la rencontre belgo-allemande à Bruxelles le 19 avril 2021.

(9) Nicolas Gros-Verheyde, « Boussole stratégique, PESCO et Mozambique, à l’agenda du Conseil des ministres de la “défense” (6 mai 2021) », bruxelles2​.eu, 22 avril 2021.

(10) Communiqué du ministère des Armées, Paris, 26 avril 2021.

(11) Aurélie Pugnet, « Les cinq idées des 14 pour aiguiller la boussole stratégique », B2 Pro, 6 mai 2021.

Légende de la photo en première page : Exercice de commandos-marine en Normandie. La « boussole stratégique » est avant tout une analyse de l’environnement stratégique. (© Niklas Prescher/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°79, « Numéro spécial – Les armées françaises, nouveaux horizons, nouvelles ambitions », Août-Septembre 2021.

À propos de l'auteur

André Dumoulin

Politologue de défense, André Dumoulin est chercheur à l'Institut Royal Supérieur de Défenses (IRSD) à Bruxelles et chargé de cours à l'Université de Liège (ULg). La politique européenne de sécurité et de défense, les interactions UE-OTAN et UE-UEO, les politiques de dissuasion et les doctrines nucléaires, la politique de sécurité et de défense de la Belgique sont ses domaines de compétences et de recherche.
Il est également membre du Réseau multidisciplinaire d’études stratégiques (RMES), dont il est directeur de collection, et collabore régulièrement à l’Annuaire français de relations internationales (AFRI), à la Documentation française et à la revue Défense et sécurité internationale (DSI).

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