Pour celles et ceux nés au siècle précédent – et particulièrement ceux qui ont connu les débats des années 1990 –, les années 2020 représentaient un horizon d’accomplissement technologique, y compris dans le domaine militaire. La réalité est bien plus complexe. Bien sûr, de véritables révolutions se sont opérées, à commencer par celles liées à l’informatique et qui ont débouché sur une série de concepts qui n’étaient qu’entrevus dans les années 1990. Mais que reste-t il des espérances de l’époque ?
A relire un ouvrage largement diffusé à la fin de la décennie, La guerre au XXIe siècle de Laurent Murawiec (Odile Jacob, Paris, 2000), la gestion de l’information, la furtivité, la précision rendraient toute guerre aussi brutale que courte, magnifiant l’économie des forces et voyant l’apparition continue de systèmes de rupture. La réalité, comme bien souvent en prospective, s’est avérée infiniment plus nuancée. Vingt ans plus tard, on commence à peine à entrevoir ce qu’il faut faire pour obtenir, à travers le combat multidomaine, les effets alors envisagés. Le combattant du futur, mis sur les fonts baptismaux otaniens en 1989, arrive peu à peu à maturité. Les drones n’ont pas remplacé l’avion de combat piloté comme bon nombre de commentateurs l’annonçaient encore dans les années 2000.
De manière remarquable, pratiquement tous les systèmes conçus dans le cadre de la révolution dans les affaires militaires ont fini par être abandonnés : n’ont guère survécu qu’un F‑35 largement critiqué et une série de programmes liés aux munitions. De manière intéressante, des systèmes ayant eu assez peu de visibilité dans les années 1990 ont fini par jouer un rôle important, mais non envisagé alors. La perception de la robotique a longtemps été marquée par son couplage à des réseaux de capteurs intelligents, avec des microdrones en pagaille pouvant détruire les cibles adverses. En réalité, ce sont sur des drones plus lourds et plus « bêtes » qu’ont été opérées les transformations les plus notables. Cela vaut pour les MQ‑1 américains, depuis lors retirés du service, qui imposaient une persistance aérienne et permettaient de frapper de manière précise (avec un Hellfire conçu dans les années 1970), mais aussi pour le « complexe de reconnaissance-frappe » russe.
Ce dernier cas de figure est remarquable à bien des égards. Ce qui a permis à la Russie d’être aussi efficace en 2014-2015 dans l’est de l’Ukraine semble apparemment d’ancienne génération. Les obusiers 2S3 et autres 2S5 ou encore les lance-roquettes BM‑21 conçus et entrés en service à l’époque soviétique n’ont rien de révolutionnaire. En revanche, leur rentabilisation l’est. En soumettant l’artillerie d’une brigade à un seul PC feux, lequel s’appuie sur les remontées d’information de petits drones – alors même que la Russie comble seulement son retard dans le domaine des drones MALE –, et sur une compagnie de guerre électronique qui aveugle l’adversaire, les vieux matériels peuvent être exploités d’une manière inédite. Tellement, en fait, qu’une brigade russe typique voit l’engagement de sa cavalerie (un bataillon) et de son infanterie (un bataillon) uniquement pour terminer le travail de l’artillerie (deux bataillons).
Un peu partout dans le monde, nombre de conflits voient ainsi un attelage baroque de systèmes relativement avancés qui permettent de « rentabiliser » des matériels plus anciens. C’est le cas en Libye, en Éthiopie ou en Azerbaïdjan, mais aussi dans nombre de forces occidentales. En réalité, les modernisations capacitaires – de nouvelles plates-formes – génèrent des gains arithmétiques en termes de portée, de vitesse, de volume de feux, etc. – et bien entendu en termes de disponibilité. Mais les processus de rentabilisation par la mise en œuvre d’enablers offrent des gains géométriques. De facto, il faut non seulement utiliser tout ce qui est disponible – transformer la puissance brute en puissance nette –, mais aussi mieux faire avec ce qui est disponible. Reste également que les matériels anciens ont des limites physiques ou en termes de maintenance et que, si l’on peut définir des optimums technologiques – typiquement, la mitrailleuse M‑2 –, ils sont relativement rares. Au vu de l’addition des systèmes à développer/moderniser/rentabiliser, l’équation budgétaire est donc de plus en plus complexe.
Le futur n’est plus ce qu’il était, à bien des égards : lasers et canons électromagnétiques sont encore loin d’être opérationnels, et les intelligences artificielles n’en sont qu’à leurs balbutiements. En revanche, ce qui est susceptible d’être le plus intéressant ne sera pas nécessairement le plus visible. Systèmes de capteurs, de guerre électronique ou de transmission, petits drones, exosquelettes, logiciels divers et variés ou encore munitions peuvent ne pas recevoir l’attention dont font l’objet les grandes plates-formes structurant les budgets et les débats en stratégie des moyens. Or c’est dans les anfractuosités de leurs interactions que se forgeront les systèmes de combat de demain. MGCS, SCAF, PANG sont évidemment essentiels, mais ils ne produiront leurs effets qu’en conjonction avec une multitude d’autres systèmes. La stratégie des moyens, de ce point de vue, n’est pas séquentielle, mais bien cumulative : les catégories de matériels ne se chassent pas l’une l’autre, elles s’additionnent. De quoi, définitivement dissiper le mirage du « game changer » des années 1990…
Légende de la photo ci-dessus : Les systèmes de guerre électronique, passifs comme offensifs, sont de plus en plus essentiels. La modernisation des moyens de l’armée de Terre a été confiée à Airbus et à Thales en février 2021. (© 54e RT via Airbus)














