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La lutte contre les engins explosifs improvisés au sein de l’armée de Terre : un moment de bascule ?

Le 5 septembre 2020, deux hussards du 1er Régiment de hussards parachutistes (RHP) tombent (1) lors d’une patrouille en Véhicule blindé léger (VBL) par suite du déclenchement d’un Engin explosif improvisé (EEI) sur le bord de la route. Le 28 décembre, les soldats français de l’opération « Barkhane » sont de nouveau frappés. Un EEI tue trois militaires du 1er Régiment de chasseurs (RCH) embarqués dans un VBL, au retour d’une mission dans la zone de Hombori. Le 8 janvier 2021, un Véhicule blindé de combat d’infanterie (VBCI) du 1er Régiment de tirailleurs (RT) s’interpose héroïquement entre un véhicule-suicide et le convoi qu’il escortait. Les six soldats sont blessés par l’explosion.

Sur les 41 soldats français tombés en Bande sahélo-saharienne (BSS) depuis le déclenchement de l’opération « Barkhane », environ 44 % ont été victimes de ces bombes artisanales. Aussitôt, le débat public s’oriente vers le renouvellement du matériel et l’épaisseur de la cuirasse. Cette question fondamentale, tant le parc historique de l’armée de Terre est vieillissant, usé et déjà largement revalorisé, ne doit pas occulter celle des moyens et de la place allouée à la filière de lutte contre les engins explosifs improvisés (2). Mais de quoi parlons-nous ?

La lutte contre les EEI est intégrée au sein de la filière Munitions explosifs (MUNEX), à vocation bien plus large. Au cœur de ce dispositif, les artificiers démineurs spécialisés du génie ou EOD (Explosive ordnance disposal) (3) jouent un rôle déterminant. Cette structuration est le fruit d’une histoire vieille d’une cinquantaine d’années. L’engagement des sapeurs en BSS ainsi que le retour de la haute intensité au cœur des préoccupations de l’armée de Terre viennent mettre en lumière de nombreux enjeux. Est-il possible ou souhaitable de conserver une filière complète de lutte contre les EEI ? Est-il nécessaire d’adapter le domaine MUNEX aux besoins de la haute intensité ?

Le développement de la filière mines et explosifs (1973-2020)

Durant les années 1970, l’arme du génie doit faire face à une menace de guerre symétrique sur le théâtre européen face au Pacte de Varsovie tout en projetant des unités dans le cadre des Opérations extérieures (OPEX), notamment en Afrique et au Liban. Ce double impératif s’accompagne déjà d’une réforme de l’armée de Terre et d’un fort renouvellement de ses matériels. Au cœur de son action se trouve la question du déminage et du contre-minage. Ils prennent des formes très différentes en fonction de la nature du danger « mine ». Dans un contexte de force d’interposition, la menace est aussi bien la mine conventionnelle que le risque d’attentats terroristes par le biais d’EEI, ou encore la présence de multiples pièges de combat laissés sur le terrain par les différentes factions.

En période postconflit, l’accent est mis sur le déminage humanitaire et sur la dépollution de zones. Dans l’hypothèse d’un conflit conventionnel, le génie doit développer des capacités de déminage rapide ou ouvrir des brèches dans le champ de bataille pour libérer la manœuvre (l’appui à la mobilité). Il doit aussi participer au combat retardateur en minant et en piégeant à son tour (contre-mobilité). Sur le territoire national, ce danger « mine » peut être représenté par la découverte de bombes datant des précédents conflits mondiaux. Le spectre des compétences à mobiliser s’avère important.

Un organisme interarmées, l’Échelon central (EC) Neutralisation, enlèvement, destruction d’explosif (NEDEX), est créé pour regrouper l’ensemble des spécialistes du déminage. Basé à Villacoublay entre 1973 et 2011, il est chargé de la formation des artificiers des trois armées, de la recherche et de la diffusion du renseignement technique et de la réalisation des matériels spécifiques d’intervention. À vocation hautement opérationnelle, il élabore les cadres réglementaires et les procédures nécessaires pour les interventions sur munitions et engins explosifs. À partir de 1992, l’armée de Terre décide d’accroître ses capacités de déminage en créant les qualifications « Mines – explosifs » (MINEX). L’école du génie développe ses filières de formation.

Le déminage correspond alors à deux missions : « La première concerne les explosifs, mines et munitions, mais également la lutte antiterroriste (interventions sur colis, lettres et voitures piégés et autres actes liés au terrorisme). Les intervenants sont : les artificiers-démineurs (NEDEX). La deuxième mission concerne le déminage de champs de mines et/ou la dépollution de terrains. Les intervenants sont : les sapeurs-démineurs (MINEX).  » Cette répartition aboutit à une structure pyramidale de compétences techniques ouvrant (ou refermant) des possibilités d’intervention sur le terrain, au sommet duquel se trouvent les EOD. L’EC NEDEX et l’école du génie sont au cœur du processus d’adaptation qui conduit l’armée française à développer une filière complète de lutte contre les EEI en Afghanistan.

En juillet 2011, un Pôle interarmées MUNEX (PIAM) absorbe le centre contre-EEI créé en juin 2010 à l’école du génie et l’EC NEDEX. Le 1er septembre 2020, le PIAM rejoint les rangs de l’école du génie. Organisme à vocation interarmées-Terre, il poursuit ses missions au profit des trois armées et de la Gendarmerie nationale  : la formation des spécialistes du déminage pour les opérations extérieures et le territoire national (dans le cadre des stages orientés d’une part sur le traitement de l’engin lui-même, et d’autre part sur la prise en compte de l’environnement, dont l’attaque des réseaux) ; l’appui opérationnel aux forces armées (préparation des détachements avant le départ en mission et cellule d’astreinte téléphonique permanente en mesure de répondre aux questions des théâtres d’opérations), l’expertise et l’innovation (doctrine et procédures, étude et évaluation de nouveaux équipements) ; la coopération internationale et entre administrations appliquée au domaine MUNEX (groupes de travail, séminaires, réunions, échanges bilatéraux) ; la gestion de l’information et base de données Cithare (base de données événementielle MUNEX). Le PIAM forme 500 stagiaires par an. C’est un acteur central de la formation à la lutte contre-EEI avec les EOD eux-mêmes en régiments.

La lutte contre les engins explosifs improvisés (4)

L’OTAN assimile les EEI à des armes tactiques pouvant induire des effets stratégiques au regard des conséquences possibles sur la liberté de manœuvre de la force. Ce constat met en exergue l’importance prise par ce mode d’action asymétrique et le danger qu’il représente pour les forces armées déployées sur les théâtres d’opérations extérieures. L’EEI est un dispositif mis en place ou réalisé de façon improvisée, qui contient des produits chimiques destructeurs, mortels, nuisibles, pyrotechniques ou incendiaires. Il est utilisé pour détruire, pour neutraliser, pour harceler ou pour détourner l’attention. Il peut comporter des explosifs commerciaux ou militaires, des explosifs artisanaux, des composants militaires ou des éléments de composants militaires. D’une manière plus globale, il est nécessaire de distinguer le dispositif lui-même de l’organisation chargée de conduire sa réalisation et sa pose. On parle alors du système EEI, défini comme l’ensemble comprenant le personnel, les ressources et les activités, ainsi que les liens entre eux, qui sont nécessaires pour organiser, planifier et exécuter une attaque et en exploiter les effets.

La lutte contre les EEI ne saurait être résumée à la seule intervention sur l’engin lui-même. C’est une action globale qui relève de l’approche « ciblage large spectre »(5), où l’identification des acteurs impliqués, puis la définition des effets à réaliser sur eux pour juguler la menace, conduit au choix d’une combinaison d’actions létales et non létales. Les évènements EEI (6) ne sont que la partie la plus visible d’un réseau systémique complexe contre lequel il convient d’agir dans sa totalité de manière coordonnée, afin d’obtenir des résultats tangibles. Si les aspects défensifs sont essentiels, leurs pendants offensifs s’avèrent déterminants, et la lutte contre les EEI nécessite intrinsèquement une démarche proactive de la part de la force. La lutte contre les EEI s’appuie sur trois piliers complémentaires et indissociables : l’attaque des réseaux (attack the networks), la mise en échec de l’engin (defeat the device) et la préparation de la force (prepare the force). Ils soutiennent l’action du génie au sein de l’opération « Barkhane ».

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