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La lutte contre les engins explosifs improvisés au sein de l’armée de Terre : un moment de bascule ?

Lutter contre les EEI au sein de « Barkhane »

En BSS, les moyens du génie sont placés sous les ordres du Joint force engineer (JENG), situé au Poste de commandement interarmées de théâtre (PCIAT) de Ndjamena. Le rôle de ce colonel expérimenté est d’être le garant du bon emploi et de l’optimisation des ressources du génie insérés dans les groupements tactiques désert. Le génie est chargé d’appuyer, de soutenir et de sécuriser l’emploi de la force par l’aménagement de ses espaces d’engagement et de stationnement par l’appui direct (participation au combat de contact, renseignement terrain, appui à la mobilité et à la contre-mobilité, travaux de sauvegarde-protection, appui au déploiement d’urgence, lutte contre les engins explosifs improvisés), l’appui général et le génie aéronautique. Depuis 2014, Les Groupes armés terroristes (GAT) s’adaptent et utilisent de plus en plus les EEI. Jusqu’en 2018, les GAT procédaient plutôt à un minage de protection à base d’EEI et d’engins industriels (dans l’Adrar des Ifoghas) et à du harcèlement. Depuis, ils sont entrés dans une logique d’interdiction de certains itinéraires, mais aussi d’attaques complexes et d’embuscades utilisant les mines et les EEI comme facteurs déclenchants. Petit à petit, ils font évoluer leur mode de production vers des engins de plus en plus sophistiqués. Ciblant dans un premier temps les forces jugées plus faibles, ces attaques se sont élargies aux Français.

L’armée française déploie en intégralité les maillons d’une chaîne nationale de lutte contre les EEI. Sur le terrain, les sections de combat du génie appuient les bataillons interarmes. À ces unités s’ajoute une Section d’ouverture d’itinéraire piégé (SOIP) en autorelève de la 6e compagnie de contre-minage du 13RG, avec ses DROGEN (drones du génie). La force dispose d’équipes EOD prépositionnées sur le théâtre d’opérations. La mission des unités de combat du génie consiste à ouvrir les itinéraires pour permettre la neutralisation des engins explosifs improvisés ou des mines. Les sapeurs réalisent des missions de fouille opérationnelle, qui ciblent les caches de l’ennemi (7). Elles privent l’adversaire de ses ressources (8) qui, une fois exploitées par le laboratoire CIEL (Counter-IED exploitation laboratory), permettent de neutraliser les réseaux responsables des attaques. Aux côtés des équipes de spécialistes des armements, des explosifs et des relevés de police scientifique (ou WIT pour Weapon intelligence teams), le laboratoire CIEL permet de synthétiser de hauts niveaux d’expertise dans des domaines variés. Trois niveaux d’analyses des incidents EEI permettent l’identification des acteurs impliqués, leur mise en relation avec un évènement quelconque et la recherche des modes d’action particuliers de l’ennemi. L’exploitation des évènements EEI constitue le moteur de l’adaptation du génie sur le théâtre d’opérations ainsi que sa capacité à lutter contre les réseaux. À ces moyens, il faut aussi ajouter la sauvegarde-protection des bases opérationnelles de la force, fournie par les Compagnies d’aide au déploiement lourd (CADL) et les Compagnies d’aide au déploiement opérationnel (CADO) des régiments divisionnaires. La lutte contre les EEI demeure une prérogative interarmes, interarmées et interalliée. L’évolution de la situation sur le théâtre ainsi que la préparation au combat de haute intensité viennent mettre en lumière de nouveaux enjeux.

La haute intensité : un moment de bascule ?

Le temps « d’entraînement de la force » apparaîtrait moins profitable que pour l’Afghanistan, référence intéressante pour le niveau de qualification des sapeurs. Le contrat opérationnel très fourni de l’armée de Terre ne serait pas le seul en cause. L’efficience des sapeurs repose sur le triptyque suivant : formation, qualification, expérience opérationnelle cumulée. Avec la vague de départs de nombreux sous-officiers et caporaux-chefs expérimentés depuis 2015 et l’arrivée d’une génération « Sentinelle » plus difficile à fidéliser, les personnels tendent à rajeunir et les besoins en formations augmentent. Ces facteurs entraînent d’inévitables tensions au sein des compagnies et des bureaux opérations et instruction des unités, en particulier dans celles en autorelève. Les calendriers se bousculent entre préparation individuelle et collective. À ces difficultés s’ajoute une sous-dotation en effectifs chronique sur les capacités rares, comme les sous-officiers EOD. Accédant à la spécialité après un parcours complet en unité de combat, leur licence professionnelle est acquise à la suite d’une série d’examens très rigoureux et d’une cooptation par leurs pairs. Cette sélection par l’expérience, les compétences sans cesse contrôlées et le savoir-être est un gage de performance. Il ne faut pas oublier non plus que les EOD interviennent directement dans la préparation opérationnelle et les formations décentralisées en régiments. Une dégradation de leurs critères de recrutement afin de satisfaire aux besoins de l’armée de Terre ne pourrait avoir que des conséquences néfastes sur l’ensemble de la pyramide de compétences du domaine MUNEX.

La volonté d’accélérer la manœuvre de l’interarmes, déjà présente en BSS face à l’importance des distances, le nombre restreint d’EOD et de vecteurs de transports aériens disponibles, imposent une décentralisation des compétences vers le chef de groupe du génie. Par exemple, de jeunes sergents sont dépositaires d’une qualification DEST-IED leur permettant de détruire sur ordre des EEI sans attendre l’intervention des EOD, privant la chaîne de lutte contre-EEI de ressources. Dans le cadre de la haute intensité, la tentation est forte de décentraliser encore plus les compétences des EOD afin de fluidifier la manœuvre, au risque d’affaiblir encore cette qualification, tout comme de mettre en sommeil les capacités de lutte contre-EEI jugées accessoires. L’histoire militaire contemporaine montre que les EOD sont au cœur du processus d’adaptation du génie, quel que soit le type de menace. Ils participent à l’identification, à la stabilisation et à l’institutionnalisation des techniques utiles à l’armée de Terre.

À défaut d’une histoire militaire opérationnelle efficiente et potentiellement concourante, les EOD ont été des acteurs importants de la redécouverte et de la réinvention de la lutte contre les EEI. Dégrader cette qualification reviendrait alors à priver le génie d’un acteur majeur du domaine MUNEX et à hypothéquer son avenir. Le passage à la haute intensité peut être un moment de bascule pour le génie. Cette course à la numérisation de l’espace de bataille et au renouvellement ô combien nécessaire des équipements, ne doit pas faire oublier que l’homme est le premier instrument du combat. L’armée de Terre ne peut se passer de spécialistes disposant de compétences techniques larges et d’un vécu opérationnel. C’est ainsi que s’acquiert l’indispensable souplesse, principale qualité permettant l’adaptation sur le champ de bataille, où la vérité du combat est rarement celle qui avait été envisagée en temps de paix. À l’heure de l’hybridation des techniques de combat, rien ne permet de conclure de manière certaine à la disparition prochaine de la menace EEI. L’armée française doit mener une réflexion profonde sur des dispositifs de pérennisation de ses savoir-faire dans le temps, au risque, à l’avenir, de devoir encore une fois payer le prix du sang pour en réapprendre les leçons.

Notes

(1) Un autre a été grièvement blessé.

(2) Ou Counter-improvised explosive device (C-IED) en anglais.

(3) Traduit en français par « Elément opérationnel de déminage et de dépollution » (EODD). Depuis 2015, le terme EOD est privilégié par rapport à celui de Neutralisation, enlèvement, destruction d’explosif (NEDEX).

(4) Éléments extraits de : CICDE, La lutte contre les engins explosifs improvisés, Doctrine Interarmées 3.15(A)-C_EEI (2015), N° 114/DEF/CICDE/NP du 22 juin 2015.

(5) Full spectrum targeting.

(6) Ce terme est compris comme un évènement incluant un ou plusieurs types d’actions en relation avec un EEI : une explosion, une attaque, une tentative d’attaque, une découverte d’EEI ou d’un leurre, une fausse alerte, la remise volontaire d’un EEI.

(7) Les caches découvertes sont diverses : site ponctuel (où un transporteur dépose un EEI qui sera récupéré par l’utilisateur), grosses caches logistiques (où peuvent être enterrés au milieu du désert plusieurs centaines de kilos de composants).

(8) Munitions, composants d’EEI, appareils numériques, cartes SIM, etc.

Légende de la photo en première page : Ouverture d’itinéraire en Afghanistan. Les opérations sur place ont été essentielles dans le réapprentissage des techniques liées à la lutte contre les EEI. (© 19 RG)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°79, « Numéro spécial – Les armées françaises, nouveaux horizons, nouvelles ambitions  », Août-Septembre 2021.

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