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Les cinq défis de la souveraineté européenne

Ces capacités sont de plus en plus nécessaires. Au-delà des fragilités traditionnelles, la Russie a mis au point des moyens novateurs pour transformer l’interdépendance asymétrique en vulnérabilités sécuritaires. Les efforts dits « hybrides » vont des cyberattaques contre les systèmes d’information critiques à l’interruption de services essentiels (tels que l’approvisionnement en énergie ou les services financiers), en passant par l’érosion de la confiance du public dans les institutions gouvernementales et l’approfondissement des divisions sociales. Ces techniques ne sont évidemment pas nouvelles, mais l’économie numérisée de l’UE et sa société de plus en plus ouverte et interconnectée ont fourni beaucoup plus de points d’attaque que par le passé. Les menaces hybrides visent souvent des zones plus larges qu’un seul État membre et peuvent saper l’unité de l’UE ou déstabiliser son environnement immédiat, par la désinformation, l’ingérence dans les élections et l’utilisation de mandataires pour diviser les sociétés.

Malgré ces problèmes, au niveau conceptuel, la sécurité est l’aspect le plus développé de l’agenda de la souveraineté. Le long débat sur la défense européenne et l’autonomie stratégique a débouché sur le « processus de la Boussole stratégique (2) », qui vise à préciser comment les grandes priorités définies dans la stratégie globale de l’UE peuvent être mises en œuvre et quelles capacités elle doit fournir. L’exercice a débuté l’année dernière par une analyse commune des menaces ; la première tentative de ce type au niveau européen. Le projet de la Boussole stratégique pourrait en effet contribuer au développement d’une culture européenne commune de la sécurité, qui fait cruellement défaut, et aider à combler le fossé entre la réalité des défis en matière de sécurité et le développement des capacités européennes.

4. La souveraineté numérique

Dans un monde de plus en plus numérique, la question de savoir qui possède les technologies de l’avenir, qui les produit, et qui fixe les normes et réglemente leur utilisation est devenue centrale dans la compétition géopolitique. Les nations du monde entier tentent de façonner l’évolution des nouvelles technologies et de s’approprier les avantages — tant économiques que géopolitiques —qui découlent de cette ère d’évolution technologique rapide. Si les Européens veulent profiter de ces avantages, s’assurer que leur politique reste exempte d’une désinformation qui les diviserait, et décider qui peut connaître leurs informations les plus personnelles, ils devront participer à cette lutte.

Pour ce faire, ils doivent relever plusieurs défis. De nombreux États membres de l’UE possèdent des entreprises technologiques de classe mondiale, une main-d’œuvre bien formée et une forte capacité de recherche et de développement. Mais ceux-là ont eu du mal à transformer ces atouts en influence géopolitique. L’Europe, comme l’a dit le sociologue Anthony Giddens (3), « se trouve prise en sandwich entre les États-Unis et la Chine, avec une Russie numériquement malveillante sur les côtés ».

Les questions numériques suscitent une grande activité à Bruxelles, qu’il s’agisse de la loi sur les services numériques ou des efforts visant à établir une économie européenne des données. Il est clair qu’une grande partie de la réponse réside dans l’amélioration de l’environnement au sein du marché unique européen pour l’innovation et l’esprit d’entreprise, en promouvant, par exemple, des marchés de capitaux qui pourraient mieux soutenir les start-up. Et au-delà de ces questions internes déjà difficiles, les Européens ont besoin d’une stratégie pour rivaliser avec le reste du monde. Mais il n’est pas évident de savoir s’il existe une position européenne sur les questions de souveraineté numérique, ni même si la plupart des États membres de l’UE en souhaitent une. Les différences d’approche et de position sur les questions réglementaires, telles que la réglementation du contenu, sans parler de la concurrence intraeuropéenne pour les emplois de haute technologie, signifient que l’UE part désavantagée dans la compétition géopolitique avec des acteurs politiques plus cohérents tels que la Chine et les États-Unis.

Compte tenu du comportement des autres pays, il est clair que les Européens doivent désormais réfléchir à la manière d’adapter le marché unique aux nouvelles réalités numériques et d’exercer son pouvoir réglementaire pour façonner l’environnement international. Le RGPD (Règlement général sur la protection des données) fournit un modèle à cet égard : il a obligé les entreprises du monde entier à se conformer aux pratiques européennes en matière de protection de la vie privée et a encouragé l’adoption de réglementations similaires dans d’autres juridictions, notamment dans diverses régions des États-Unis.

5. La souveraineté climatique

L’UE est extrêmement vulnérable à l’impact de la crise climatique. Les Européens en subiront non seulement les conséquences directes, sous la forme d’événements météorologiques extrêmes, de pénuries d’eau et de perte de biodiversité, mais aussi les conséquences indirectes, avec une augmentation des conflits et des migrations dans leur voisinage. En 2017, les évènements météorologiques extrêmes lui ont coûté (4) près de 14 milliards d’euros. Ce montant pourrait passer à 120 milliards d’euros avec une nouvelle augmentation de 1 °C de la température. Le projet COACCH (5) — pour Co-designing the Assessment of Climate Change costs —, financé par l’UE, estime que le coût économique de la seule élévation du niveau de la mer en Europe sera de 135 à 145 milliards d’euros dans les années 2050. Ce chiffre atteindra 450 à 650 milliards d’euros dans les années 2080 s’il n’y a pas eu d’ici là un changement des pratiques.

Malgré ces coûts locaux considérables, le changement climatique est un problème mondial et, là encore, l’UE dépend des autres pour soutenir son programme écologique. Comme l’Europe produit moins de 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, elle doit dépasser ses frontières (6) avec le Green Deal européen, que la Commission européenne a proposé en décembre 2019. Actuellement, des acteurs tels que la Chine peuvent profiter de l’engagement de l’Europe en faveur de la décarbonation — en produisant des biens moins chers et moins neutres en carbone que leurs concurrents européens — tout en pénétrant le marché européen. En bref, en l’absence de pression européenne, il n’est pas évident que la plupart des autres puissances suivent l’exemple de l’UE et réduisent leurs émissions. Ainsi, la seule façon pour l’Europe d’atteindre ses objectifs de décarbonation est de sortir de ses frontières. Il est peu probable que l’UE soit en mesure d’inciter les grands émetteurs à prendre les engagements nécessaires en matière de réduction des émissions dans le cadre de cette négociation mondiale, à moins qu’elle ne soit prête à exercer un effet de levier et à déployer d’autres instruments de son pouvoir. C’est ce qui a conduit la Commission européenne à lancer l’idée d’un mécanisme d’ajustement aux frontières du carbone, afin d’encourager l’importation de biens à moindre intensité de carbone et de soutenir la compétitivité de l’UE pour la mise en œuvre du Green Deal européen. Ce mécanisme pose un défi assez fondamental à ses partenaires commerciaux (en particulier la Chine), qui le considéreront comme protectionniste. En particulier à l’extrémité inférieure de la chaîne de valeur, où les marges bénéficiaires ne sont pas particulièrement élevées. En effet, les produits manufacturés chinois pourraient perdre leur avantage comparatif en termes de prix (et donc leur attrait), ce qui inciterait l’industrie européenne à s’approvisionner auprès de partenaires plus « verts ». La nouvelle administration Biden pourrait également ouvrir la voie à la formation d’un « club climatique (7) » et à l’introduction conjointe de l’ajustement carbone aux frontières.

À propos de l'auteur

Mark Leonard

Fondateur et directeur de l’European Council on Foreign Relations (ECFR — Conseil européen des relations internationales).

À propos de l'auteur

Jeremy  Shapiro

Directeur de recherche à l’ECFR spécialisé dans les relations transatlantiques et la politique étrangère américaine.

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