Magazine DSI

Entretien avec Jean-Luc Mélenchon, candidat à l’élection présidentielle

L’actuelle Loi de programmation militaire (LPM) court jusqu’en 2025. L’accroissement budgétaire qu’elle implique doit-il être maintenu ? Au-delà, faut-il poursuivre l’augmentation budgétaire et jusqu’à quel niveau ? Si oui, pourquoi et comment la financer ?

Il faut partir des besoins et des objectifs, pour ensuite définir les moyens. La hausse observée depuis 2015 a en partie été opérée pour de mauvaises raisons : atteindre les 2 % de PIB consacrés à la défense parce que l’OTAN l’exige. C’est absurde.

C’est pourquoi mon programme pose comme première nécessité la rédaction d’un nouveau Livre blanc pour aller au-delà du catalogue si sommaire des menaces dressées par la Revue stratégique de 2017. Il permettra ensuite d’élaborer une nouvelle LPM d’ici à l’automne 2023. Compte tenu des besoins nouveaux, il est impossible d’envisager une baisse des dépenses. Mais le « toujours plus technologique, toujours plus cher » n’est ni crédible ni tenable. C’est en partie le résultat de la privatisation des industries de défense, qui cherchent à exporter à tout prix, en particulier dans le Golfe, des produits à très haute valeur ajoutée. Nous devrons faire des choix articulant volume, rusticité, coûts d’entretien et haute technologie ; mais surtout autonomie et souveraineté d’approvisionnement.

Que certains prétendent doubler les dépenses avant d’avoir un programme est un signe d’abaissement du débat sur la défense. Je consacrerai bientôt une émission entière au financement de mon programme, défense incluse.

L’autonomie stratégique est au cœur de l’actuel quinquennat. Soutenez-vous son principe ? Comment l’entendez-vous ?

Il faut s’entendre sur les mots. Dès la première interview de son quinquennat, Emmanuel Macron a parlé d’« autonomie stratégique » et de « souveraineté européenne ». Dans ce cadre, je ne peux pas être d’accord. La souveraineté réside dans le peuple. Il y a des peuples en Europe et donc autant de souverainetés. Pour ce qui concerne la France, je préfère parler d’indépendance. Il s’agit d’être en état d’apprécier une situation, de décider et d’agir seul si besoin est. Cela n’exclut pas les partenariats, mais il y faut de la clarté sur les objectifs poursuivis par chacun et garder à l’esprit que le partenariat n’est pas une fin en soi, encore moins obligation de dépendance.

La France doit-elle rester dans l’OTAN et si oui, quelle doit y être sa place ?

Nous organiserons la sortie de l’OTAN. Le retrait du commandement intégré et l’annulation du centre spatial OTAN à Toulouse seront immédiats. Puis la sortie se fera par étapes. Le pari d’influencer le cours de cette organisation en réintégrant son commandement intégré était une fable. C’est avant tout un outil d’inféodation aux États-Unis. Et cette alliance est obsolète depuis la fin de son adversaire : le Pacte de Varsovie. Depuis la fin de la guerre froide, sa quête de raisons d’exister alimente les tensions et les erreurs stratégiques : la « guerre au terrorisme », puis la guerre froide avec la Chine et la Russie. Les États-Unis sont agressifs, car leur domination ne tient plus que sur le statut du dollar et leur écrasante prééminence militaire.
Je veux une France non alignée capable d’assurer seule sa défense. C’est la condition d’une politique étrangère altermondialiste conforme à nos intérêts et à notre tradition. La France ne peut se laisser enfermer dans l’« occidentalisme ». Elle est présente sur tous les continents et océans, et partage sa langue avec plus de 300 millions de francophones et 29 pays l’ont pour langue officielle. Avec la crise écologique, l’humanité fait face à des problèmes d’une nature et d’une ampleur inédites. Il n’y a aucune guerre froide qui devrait tenir devant cette réalité.

Du point de vue des engagements, faut-il poursuivre les opérations au Sahel, faut-il être plus présent face à la Chine et faudrait-il défendre l’Ukraine face à des actions russes ?

Il faut négocier un retrait du Mali et réexaminer les accords de défense avec les pays de la région. Notre crédit y a été dilapidé. En l’absence d’objectif politique clair, « Barkhane » était vouée à l’enlisement. Cinquante-trois soldats français sont morts au Mali. Pour quel résultat ? Nous avons pourtant alerté dès 2017, demandé que le Parlement soit consulté et qu’un plan de retrait ordonné soit proposé. Lorsque l’exécutif s’est mis à dire qu’il adoptait la stratégie des 3D (défense, diplomatie, développement), nous lui avons signalé le D manquant : démocratie. Aucun vote là-bas ni ici. C’est une faute de n’avoir pas réfléchi au moyen de consolider la légitimité de la présence française. Aujourd’hui, les putschistes expulsent notre ambassadeur tandis qu’Emmanuel Macron traite la région comme un « pré carré » français et envoie des signaux désastreux, par exemple en convoquant sans respect les présidents du G5 Sahel à Pau. La situation est humiliante pour tout le monde. Il faut laisser aux Maliens le soin de leur destinée. Il faudra négocier une implication croissante de l’ONU. En tout cas, il est impossible de se désintéresser de ce qui se passe dans la région pour une raison dont peu parlent : il y a beaucoup de binationaux, de Français au Mali et de Maliens en France. Nous sommes réciproquement intéressés au devenir de chacun.

Quant à la Chine et à l’Ukraine, la donne est tout à fait différente. On parle là de se heurter à des États, et non des groupes armés. Je n’accepte pas l’idée qu’il faille faire bloc face à la Chine. Rien ne justifie d’emboîter le pas à la posture agressive des États-Unis. Jusqu’à preuve du contraire, ce sont eux qui possèdent des centaines de bases à l’étranger et prétendent façonner le monde. Dès lors, nous n’avons aucun intérêt à suivre leurs aventures dans l’« Indopacifique ». Vu de Washington, l’« Indopacifique » va de Los Angeles à l’Inde en passant par Hawaii, le Japon et la Corée. Vu de Paris, cela pourrait signifier de Mayotte/La Réunion à la Polynésie en passant par la Nouvelle-­Calédonie. Sur ce genre de malentendus naissent les désastres. Le camouflet infligé à la France avec l’alliance AUKUS devrait servir de leçon. Je regrette qu’il n’ait pas été suivi d’une réaction sérieuse et durable.

Dans ces zones où la France a des possessions territoriales, nous devons travailler dans trois directions. D’abord, il faut garantir notre souveraineté sur notre territoire maritime. Ensuite, nous devons assurer un bon voisinage en multipliant les échanges scientifiques, culturels et économiques régionaux. Les territoires français d’outre-­mer n’ont pas à être négligés par principe. Enfin seulement, nous devons évoquer les partenariats de défense, sans nous aligner sur les intérêts perçus des États-Unis.

Lectures offertes

Lectures offertes

Afin de permettre une meilleure compréhension des évènements qui frappent aujourd'hui l'Ukraine, nous partageons GRATUITEMENT les derniers numéros des nos magazines DIPLOMATIE et DSI consacrés à la géopolitique et aux forces militaires russes. Bonne lecture !

Bienvenue sur Areion24.news,
le portail d'information dédié aux relations internationales et aux questions de Défense des publications d'Areion Group. Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions géopolitiques et stratégiques publiés dans nos différents magazines.

Votre panier