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Afghanistan : la chute de l’aigle ?

Arrivée au pouvoir avec la promesse de mener à bien une politique de désengagement complet, l’administration Trump négocie directement avec les talibans à Doha pour parvenir à un accord permettant le désengagement américain du pays. Les négociations avec les talibans, qui aboutissent aux Accords de Doha en février 2020, se font sans consultation du gouvernement de Kaboul ni des alliés de l’OTAN, et finalement, sans se préoccuper de l’avenir de l’Afghanistan. La date du 1er mai 2021 est fixée comme date butoir pour le retrait des troupes américaines du sol afghan. Les garanties données par les talibans sont faibles et sans réel engagement ; l’accord de Doha fait très clairement pencher la balance en leur faveur.

Les premiers mois de la présidence Biden confirment le retrait des forces américaines d’Afghanistan avec un délai retardé au 11 septembre 2021 puis avancé au 31 août 2021. En sortant d’Afghanistan, Biden confirme et concrétise finalement une volonté que ses prédécesseurs n’ont pas pu ou voulu réaliser. Face à une situation perçue comme n’ayant pas d’issue positive possible — la fatigue de la population américaine, un désintérêt stratégique, des objectifs perdus de vue et/ou considérés comme atteints, une guerre de nécessité devenue une guerre de choix — Biden met ainsi fin à 20 ans d’engagement.

Échec stratégique

La lecture de la politique étrangère américaine par rapport au dossier afghan est ainsi marquée par une logique continue d’engagement-désengagement, de confusion, de manque de vision stratégique. Lors d’une commission parlementaire début octobre dernier, Mark Milley, le général et chef d’état-major des armées des États-Unis, n’hésite pas à qualifier la mission en Afghanistan d’échec stratégique (strategic failure). De cet échec, un constat sans appel peut être posé : la culture stratégique américaine (et occidentale) ne s’est jamais adaptée aux réalités afghanes, ni, plus fondamentalement, aux guerres insurrectionnelles. Une supériorité technologique ne garantit pas la victoire, les guerres n’étant pas pensées et menées selon un même schéma, ou de mêmes règles d’engagement. Alors que la culture stratégique américaine (the american way of war) envisage la guerre dans une symétrie des acteurs et des tactiques de combats conventionnels, l’asymétrie est devenue le maître-mot des conflits du XXIe siècle. L’environnement militaire occidental, concentré sur les développements matériels et technologiques, a perdu de vue l’une des dimensions les plus fondamentales de la guerre : sa dimension psychologique. Nombreux sont les écrits qui rappellent aux dirigeants militaires et politiques que la finalité ultime de la guerre, son objectif politique, est atteint lorsque les ressources permettent un effet psychologique sur l’adversaire. Pourtant loin d’être nouvelle, cette dimension essentielle du raisonnement stratégique a été mise de côté au profit d’une recherche de victoire militaire sur le terrain, entraînant une déconnexion entre le combat et la dimension politique de la guerre. Habitués à gagner selon leurs propres normes et leurs propres règles, les États-Unis et leurs alliés ont souffert en Afghanistan d’un phénomène de sclérose du vainqueur : alors que les perdants d’une guerre se questionnent et réadaptent leurs stratégies pour ne pas perdre à nouveau, les parties victorieuses se reposent sur leurs acquis, partant du principe que, puisque la stratégie a fonctionné précédemment, elle fonctionnera à nouveau.

La myopie stratégique occidentale ne s’est par ailleurs par arrêtée à cela. En érigeant la contre-insurrection comme stratégie de l’opération en Afghanistan, les troupes internationales ont mis de côté les leçons de Mao : la « tacticisation » de la stratégie ne peut mener à la victoire. Or, la contre-insurrection, ou COIN dans le jargon militaire, n’est rien d’autre que l’ensemble des tactiques mises en œuvre pour lutter contre une insurrection, qui est elle-même non pas une stratégie mais un contexte politique. Cette erreur, assez courante par ailleurs, mène à une impression qu’un contexte donné, un nouvel adversaire, un nouveau moyen de combattre est la règle des nouvelles guerres, et non l’expression d’un contexte politico-stratégique spécifique. Cette erreur de nouveauté est corollaire d’une erreur de focus : trop concentrés sur les moyens de combat et les tactiques, les dirigeants occidentaux ont perdu de vue la nature de la guerre et ont oublié qu’une guerre se gagne au niveau politique, et non militaire. Finalement, les États-Unis et leurs alliés ont combattu sans comprendre les logiques talibanes, ou plus généralement afghanes, voire même en y appliquant une logique de miroir, persuadés que les talibans agissaient selon les mêmes codes et règles. Or, ils agissaient selon des schémas culturels, ontologiques, cognitifs différents, qui auraient dû faire l’objet d’études approfondies dès le départ. Les talibans n’ont jamais défini leurs avantages comparatifs en termes technologiques mais en termes d’identité, de cognition, de culture, de psychologie collective et de volonté populaire. L’accord de Doha est à ce titre illustratif de la tendance américaine à supposer que l’adversaire pense et fonctionne comme les États-Unis.

Pour Washington, le futur n’est pas afghan

Comment, face à cette situation, peut-on alors envisager l’avenir de l’engagement américain dans la région ? À moins d’un évènement majeur affectant directement la sécurité nationale des États-Unis ou de leurs alliés, il est fort à parier que les Américains se tiendront éloignés du territoire afghan dans un futur proche. Pour le dire simplement, l’intérêt national américain n’est pas en Afghanistan. La relation avec les talibans s’établira de manière graduelle et en fonction des évolutions de terrain. Les grandes questions déterminantes resteront les liens que les talibans entretiennent avec Al-Qaïda, la lutte contre la branche « Khorasan » de l’État islamique et, en dernier lieu, les droits des femmes. Si cette dernière question reste sensible, elle ne reviendra sur le devant de la scène politique internationale qu’en fonction des intérêts stratégiques de chacun. Autrement dit, l’Afghanistan restera une inquiétude sécuritaire, probablement cible de frappes aériennes américaines pour lutter contre le terrorisme.

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