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Comment produire de la stratégie des moyens ?

Le SCAF est devenu un feuilleton technique, mais aussi politico-­industriel, avec de nombreux rebondissements durant le printemps. Comment avez-vous « lu » les différentes déclarations et positionnements ?

J’ai interprété les négociations autour du SCAF, lors du printemps 2021, comme un cas d’école de la thèse du clash des élites françaises de l’armement, entre la configuration qui défend le SCAF et celle qui, au contraire, s’y oppose.

La configuration pro-­SCAF a déployé l’argumentaire selon lequel, au XXIe siècle, la France pourra conserver son statut de puissance militaire à la condition de jouer la carte de la coopération européenne, en l’occurrence avec l’Allemagne et l’Espagne. Cette configuration agrège non seulement des autorités politiques telles que le président Macron et la ministre Parly, mais aussi le sommet de la hiérarchie militaire avec le général Lecointre, chef d’état-major des armées, et les dirigeants d’Airbus. La tribune écrite par deux « sachants », membres du groupe de réflexion EuroDéfense France, ainsi que celle signée par Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), soutiennent la même stratégie européenne.

Cette configuration des élites françaises qui travaillent en faveur du SCAF est défiée par une autre configuration qui élabore une stratégie souverainiste en s’opposant à ce programme d’armement européen. La configuration souverainiste rassemble une large partie de l’opposition politique au gouvernement, ainsi que Dassault Aviation. L’audition au Sénat du PDG de Dassault Aviation, Éric Trappier, en mars 2021 incarne cette position critique vis-à‑vis du SCAF ; tout comme une large majorité des sénateurs se situant tant à droite qu’à gauche de l’échiquier politique. Il en va de même de l’hebdomadaire Marianne qui titre, début avril 2021, « Comment l’Allemagne tond la France », ainsi que d’une série de tribunes anonymes écrites par les groupes d’« experts », « Vauban » et « Mars ».

Êtes-vous optimiste pour la concrétisation d’un SCAF trinational ?

Un programme d’armement est une histoire décisionnelle qui court sur plusieurs décennies. Est-ce que les étapes qui ont été franchies ce printemps 2021 sont importantes ? Indéniablement, et comme évoqué en réponse à votre précédente question, ce n’était pas gagné. Est-ce que le SCAF est, de fait, « too big to fail  » ? Je ne serais pas aussi confiant, en rappelant que l’on est encore aux débuts de cette histoire : l’objectif est que le démonstrateur du SCAF soit en mesure de voler en… 2026-2027. Les échéances électorales françaises et allemandes de 2021-2022 seront déterminantes pour confirmer le SCAF comme priorité politique, ou au contraire, pour le voir « glisser » de l’agenda politique.

Lorsqu’elle développe ses programmes en coopération, la France tend souvent à choisir entre Allemagne et Royaume-Uni… ce dernier ayant une culture stratégique plus proche de la nôtre dans son rapport au monde ou aux opérations expéditionnaires. La thèse du clash des élites peut-elle également s’appliquer au choix effectué en la matière ?

Il y a une longue tradition de recherches sur les relations civilo-­militaires – des travaux de Samy Cohen à ceux, entre autres, de Grégory Daho – qui insistent sur les rapports collaboratifs, mais aussi conflictuels au sommet de l’État français. De fait, il serait plutôt inattendu qu’une décision aussi stratégique et complexe que l’engagement des forces armées sur un théâtre d’action extérieur ne soit pas le résultat d’un clash des élites françaises. La question est, ensuite, d’identifier les lignes de fractures au sommet de l’État et les points d’achoppement politiques, militaires, bureaucratiques, etc., aux sources de ces processus décisionnels. Je veux dire par là qu’il est peu probable que les configurations qui déterminent la politique d’armement soient les mêmes que celles qui déterminent la politique de défense. Pour faire avancer l’état des connaissances, il faut accepter l’idée déstabilisante que le pouvoir est mouvant, qu’il prend des formes différentes, et que le saisir de la manière la plus réaliste possible demande de « suivre les acteurs », comme dirait Bruno Latour. Une recherche en sciences sociales n’est pas possible sans que des praticiens à l’agenda généralement surchargé acceptent de prendre de leur temps. Ce livre est aussi une manière de remercier celles et ceux qui m’ont ouvert les portes de leur bureau pour répondre à mes questions.

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 23 mai 2021

Légende de la photo en première page : Appontage d’un Rafale M. L’adoption de l’appareil par la Marine n’est pas allée de soi, le F/A-18 tenant durant un temps la corde. (© C. Cosmao/Dassault Aviation)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°79, « Numéro spécial Les armées françaises, nouveaux horizons, nouvelles ambitions  », Août-Septembre 2021.

Défense européenne. Émergence d’une culture stratégique commune, Samuel B. H. FAURE, Athéna éditions, Outremont, 2016.

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Avec ou sans l’Europe. Le dilemme de la politique française d’armement, Samuel B. H. FAURE, Éditions de l’Université de Bruxelles, Bruxelles, 2020.

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À propos de l'auteur

Samuel B. H. Faure

Maître de conférences en science politique à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et chercheur associé au centre CNRS Printemps (Université Paris Saclay).

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