Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Corse, Côte d’Azur, Monaco : la France face à la dérive mafieuse et au blanchiment d’argent

En 2012, après l’assassinat de l’avocat Antoine Sollacaro, l’État français, par l’intermédiaire de son ministre de l’Intérieur Manuel Valls, a évoqué pour la première fois l’existence d’une « mafia » en Corse. Qu’en est-il réellement de la présence mafieuse en Corse ?

H. Constanty : Ce terme a en fait été employé pour la première fois par un représentant de l’État en 2012, lors de la visite à Ajaccio des ministres français de l’Intérieur et de la Justice, Manuel Valls et Christiane Taubira. Ces derniers se rendaient sur l’île suite à l’assassinat de Jacques Nacer, commerçant ajaccien et président de la Chambre de commerce et d’industrie de Corse du Sud. Il a été assassiné dans sa boutique de vêtements, en plein centre ville, par un tueur qui n’a jamais été identifié. Ce meurtre était venu s’ajouter à une longue série qui touchait particulièrement des personnes impliquées dans la vie publique. Un mois plus tôt, l’avocat Antoine Sollacaro, célèbre avocat du barreau d’Ajaccio, avait été assassiné. Un an auparavant, en 2011, c’était Dominique Domarchi, bras droit du président du Conseil départemental de Haute-Corse. Cette série noire a donc amené pour la première fois un représentant de l’État à utiliser le mot de « mafia » (1). En parallèle, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault, alors en déplacement à Berlin, avait également déclaré : « La mafia est à l’œuvre en Corse, l’argent s’est emparé de tout avec la violence ». Suite à la visite des deux ministres à Ajaccio, des actions de grande ampleur avaient été annoncées. Le Premier ministre avait précisé que « les affaires économiques et financières à l’origine de la plupart des homicides, des tentatives d’homicide et des attentats [étaient] la cible de [sa] stratégie » et annoncé qu’une « attention particulière [serait] apportée à la lutte contre le blanchiment, notamment dans le domaine immobilier, à l’attribution des marchés publics, aux autorisations d’urbanisme et au trafic de drogue ». Ce sont clairement les activités de la mafia corse qui étaient visées. Mis à part le trafic de drogue, qui est clairement illégal, les autres activités concernent une zone grise où l’argent sale se mêle à l’économie légale.

Quel est le profil de la mafia corse ? Et quels en sont les acteurs ?

La mafia est visible en Corse depuis les années 1980. Il existait bien un grand banditisme corse auparavant, mais il faisait ses affaires hors de l’île, que ce soit à Marseille, dans les cercles de jeux parisiens ou, à une période plus lointaine, dans les colonies où de nombreux Corses s’étaient expatriés.

L’une des particularités corses, par rapport à d’autres régions françaises, est que les membres de la mafia insulaire ne sont pas des voyous qui vivent en marge. Ce ne sont pas des braqueurs attaquant une banque pour mener la grande vie pendant un mois et partir en cavale. Au contraire, il s’agit de personnes connues de la population, membres de clans familiaux très ancrés dans une région qu’ils contrôlent. C’est le cas à Ajaccio, à Corte, dans l’extrême Sud, sur la plaine orientale, dans le Sartenais ou encore en Balagne. Ces personnes sont connues de la population, qui sait très bien qui tire les ficelles dans l’ombre. La mafia corse se fait remarquer par de fréquents règlements de comptes et bien que la police arrive rarement à élucider ces crimes, commis par des professionnels qui ne laissent aucune trace et n’avouent jamais, de nombreux habitants de la région concernée savent, eux, qui a tué qui.

Dans votre ouvrage Corse, l’étreinte mafieuse, vous expliquez que la mafia a durablement infiltré l’économie et placé l’île sous coupe réglée. Comment cela se traduit-il concrètement ?

Ne dressons pas un tableau trop noir ! L’ensemble de l’économie corse n’est heureusement pas gangréné, mais il est certain que la mafia corse exerce son influence dans certains secteurs qui lui rapportent beaucoup d’argent. Le développement du tourisme a apporté de soudaines richesses dans une île qui a longtemps été très pauvre. La mafia est particulièrement active dans l’immobilier, puisque la principale source d’enrichissement consiste à rendre constructibles des terrains qui ne le sont pas. Concrètement, grâce à des pressions exercées sur le maire, par exemple, une terre qui ne vaut rien va voir son statut changer dans le plan local d’urbanisme. Dans ce domaine, l’enrichissement est spectaculaire. On peut transformer du maquis en or.

À l’image de ce qui se pratique en Italie, la mafia corse est également active dans le racket, notamment des bars, des restaurants ou des discothèques. Les gérants doivent payer pour être « protégés » d’actes criminels. Les cibles du racket, qui n’ont souvent pas confiance dans la police et la justice, dénoncent rarement les pressions dont elles sont victimes. Ou alors elles portent plainte puis se rétractent, par peur de représailles, quelques jours plus tard. Cependant, le nombre important d’incendies criminels en Corse — en particulier des restaurants de plage qui sont souvent à la limite de la légalité et brassent beaucoup d’argent liquide — illustre bien l’importance de ce racket. Les entreprises de travaux publics sont également la cible de ces incendies criminels, avec des pelleteuses ou des camions qui prennent feu, soit pour faire pression dans le cadre d’un racket, soit pour affaiblir un concurrent, dans un secteur où l’argent sale circule beaucoup. Le secteur du traitement des déchets est lui aussi particulièrement touché.

La pandémie et son impact sur le tourisme ont-ils eu un effet sur la manne financière de la mafia corse ?

Le tourisme est saisonnier en Corse, et la dernière saison a été très bonne ! À ma connaissance, la pandémie n’a pas eu d’impact visible sur les clans criminels.

Alors que « les élus corses sont désormais des marionnettes entre les mains des voyous » (2), de lourdes condamnations ont mis en lumière les liens entre le monde politique et le milieu criminel. Quid de la collusion réelle entre ces deux mondes ?

Ne généralisons pas ! Tous les élus ne sont pas entre leurs mains. Il est difficile d’avoir des éléments précis sur les liens entre les élus et les voyous, car la justice est largement démunie face à ce phénomène. La plupart des assassinats ne sont pas élucidés et leurs auteurs ne sont pas traduits devant la justice. Nous ne pouvons que constater ce qui se passe et nous interroger sur de possibles liens entre le monde politique et le monde criminel. Dans quelle autre région française a-t-on vu disparaître successivement, dans des réglements de comptes à la mode du grand banditisme, le président d’un parc naturel régional, le bras droit d’un président de Conseil départemental puis son directeur général des services ?

Le cas du Conseil départemental de Haute-Corse, où deux personnes appartenant au premier cercle du pouvoir ont été assassinées, est intéressant. Dès 2010, j’avais pu observer que le président de ce Conseil départemental disposait d’un cabinet noir, où travaillaient deux hommes n’apparaissant dans aucun organigramme. Ils géraient de fait le département à la place du président. Cette situation est apparue au grand jour lorsque ce président, Paul Giacobbi, a été jugé et condamné pour détournement de fonds publics. Si les montants en jeu n’étaient pas énormes, l’affaire a révélé qu’un système de détournement d’aides à la création de gîtes ruraux avait été mis en place par les proches du président. Paul Giacobbi a été condamné en appel à trois ans de prison avec sursis, cinq ans d’inéligibilité et 25 000 euros d’amende. Mais nul ne sait, à ce jour, pourquoi et par qui le directeur général des services et le conseiller du président ont été assassinés.

Il y a de nombreux autres exemples de liens invisibles entre élus et voyous. Le cas de la famille Costa illustre cette ambiance particulière à la Corse, où l’on peut trouver dans une même famille des membres du grand banditisme et un élu influent, sans que cela semble gêner qui que ce soit.

Jacques Costa, l’actuel président du Parc naturel régional de Corse, a succédé à Jean-Luc Chiappini, assassiné en 2013. Il occupe une fonction importante : le parc naturel régional de Corse occupe 40 % du territoire de l’intérieur montagneux de l’île et procure de nombreux emplois dans des zones rurales. Si Jacques Costa n’a été condamné qu’à une peine de 18 mois de prison avec sursis pour abus de biens sociaux dans le cadre de son activité privée, deux de ses frères sont des membres connus du grand banditisme. L’un d’eux a été assassiné en 2012, après dix ans de cavale et l’autre a passé de nombreuses années en prison.

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