Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Corse, Côte d’Azur, Monaco : la France face à la dérive mafieuse et au blanchiment d’argent

Vous expliquez que la Corse est gangrénée par la violence depuis des siècles. Pourquoi cette violence en Corse et a-t-elle évolué au cours du temps ?

Cette représentation de la Corse a été introduite dans notre imaginaire par des écrivains comme Gustave Flaubert ou Prosper Mérimée : ils ont écrit des histoires de vendetta, de vengeances familiales, de bandits vivant dans le maquis… En 1863, un avocat général en poste dans l’île décrivait l’impuissance de la justice à combattre cette criminalité déjà bien ancrée. Je le cite : « Le banditisme promenait le sceptre sanglant de sa souveraineté depuis le cap Corse jusqu’au détroit de Bonifacio. Malgré les mesures rigoureuses dont il fut toujours l’objet, nulle puissance n’avait pu l’extirper et il était devenu un pouvoir et presque une institution » (3). Cette violence se traduisait en Corse par de nombreux crimes de sang, bien plus qu’ailleurs. Cela a continué ensuite d’une manière très particulière, à partir du milieu des années 1970. Les mouvements nationalistes corses, qui réclamaient l’indépendance ou l’autonomie, ont occupé pendant vingt ans le devant de la scène, reléguant le grand banditisme en arrière-plan. Des installations touristiques, des banques, des villas et des bâtiments publics ont été détruits par milliers au moyen d’explosifs. À cette époque, les assassinats touchaient principalement les membres de ces mouvements, qui ont fini par s’entretuer. Cela a beaucoup marqué les esprits jusqu’au milieu des années 1990. Cette violence a atteint son apogée avec l’assassinat du préfet Érignac en 1998. Ce fut le chant du cygne, l’acte violent de trop qui a marqué la fin du mouvement nationaliste.

Depuis, la violence mafieuse a pris le relais. Les assassinats restent toujours plus nombreux en Corse qu’ailleurs et sont essentiellement causés par des règlements de compte entre clans rivaux.

Selon l’historien du droit Jacques de Saint Victor, « nous manquons en France des instruments juridiques dont dispose l’Italie et qui permettent de lutter efficacement contre les groupes mafieux » (4). Qu’en pensez-vous ? Que peut faire l’État face à cette situation ?

Je partage totalement l’avis de Jacques de Saint Victor. Si la justice française est actuellement impuissante à résoudre la plupart des affaires liées au grand banditisme en Corse, c’est parce qu’elle n’a pas pris la mesure du phénomène, et que, par conséquent, elle ne s’est pas dotée des outils nécessaires. Ce n’est pas tant une question de moyens policiers, qui sont importants en Corse, qu’une question d’armes juridiques. En Italie, la mafia est définie dans le code pénal, ainsi que le délit d’association mafieuse. Selon le code pénal italien, « l’association est de type mafieuse lorsque ceux qui en font partie se servent de la force d’intimidation du lien associatif, ainsi que des conditions d’assujettissement et des lois du silence qui en dérivent, pour commettre des crimes et pour acquérir la gestion ou le contrôle d’activités économiques ou pour réaliser des profits ou des avantages injustes ». Si la justice française adoptait cette même définition, cela correspondrait tout à fait à ce qui existe en Corse. Beaucoup de crimes qui demeurent impunis ne le seraient plus. Une telle définition mettrait en lumière des liens d’amitié, des liens claniques et familiaux qui sont aujourd’hui intouchables pour la justice française.

Justement, la justice française a-t-elle déjà essayé de définir ce type de délit ?

Certains magistrats en font la demande, mais ils ont malheureusement peu de résonance dans le grand public, car la situation problématique concerne essentiellement la Corse et Marseille. Les autres régions françaises ne peuvent pas comprendre, car elles ignorent cette réalité. Cependant, deux collectifs anti-mafia, qui se sont constitués en Corse sur le modèle italien, réclament eux aussi de nouveaux moyens juridiques pour lutter contre la mafia. Ce phénomène, récent mais très intéressant, date de 2019. Outre la reconnaissance du délit d’association mafieuse, ces collectifs réclament, entre autres, de pouvoir se porter partie civile dans les affaires d’assassinats ou d’incendies criminels et un meilleur usage du système des repentis. Les collaborateurs de justice, capables de décrire avec précision le fonctionnement des clans mafieux dont ils faisaient partie, ont fait la preuve de leur efficacité en Italie. Ils permettent de mieux comprendre de qui se passe au sein de ces organisations criminelles et de les combattre plus efficacement.

Marseille est connue comme étant la première ville corse de France. Dans quelle mesure la mafia corse a-t-elle une influence sur la cité phocéenne ?

Le milieu criminel marseillais a longtemps été tenu par des Corses, mais ce n’est plus vrai aujourd’hui. D’autres ont pris le relais. Ce fut le cas pendant la seconde moitié du XXe siècle. La Corse était encore pauvre, les familles nombreuses, et la population émigrait sur le continent pour gagner de l’argent. La première ville où le bateau accostait était Marseille, et ils furent nombreux à s’y installer. Une famille corse, les Guérini, a particulièrement marqué son époque, des années 1930 jusqu’à la fin des années 1960. Les deux frères, Antoine et Barthélémy (dit « Mémé »), ont su habilement se créer des réseaux pendant la Seconde Guerre mondiale, à la fois dans la Résistance et dans la Collaboration. Ils étaient proches des milieux politiques, en particulier de Gaston Defferre, maire de Marseille de 1944 à 1946, puis de 1953 à 1986. À cette époque, l’activité criminelle principale était le trafic de drogue, connu sous le nom de French Connection, en fait surtout une Corsican Connection. Cette organisation a atteint son apogée dans les années 1960 avant de péricliter en raison de l’offensive lancée par l’administration anti-drogue américaine. La famille Guérini s’est ensuite lancée dans le monde des jeux parisiens. Le « règne » de cette famille a pris fin en 1967, après l’assassinat de l’ainé, Antoine. Il y a encore aujourd’hui des héritiers du crime organisé corse à Marseille, mais ce ne sont plus eux qui tiennent la ville.

Au-delà de Marseille, le Sud de la France, et en particulier la Côte d’Azur, constitue également un terrain de jeu particulièrement apprécié du monde criminel. Comme vous l’expliquez dans votre ouvrage Razzia sur la Riviera, entre Cannes et Menton, « corruption et passe-droits paraissent aussi naturels que l’air qu’on respire ». Pourquoi cette région constitue-t-elle un terreau aussi favorable à la corruption et aux magouilles ?

Il faut préciser que dans cette région, nous parlons davantage de corruption et de délinquance en col blanc que de mafia. La principale activité criminelle propre à cette région est le blanchiment d’argent sale, un crime qui reste très largement impuni.

Si la Côte d’Azur attire autant ce type de criminalité, c’est que son cadre naturel et son climat idyllique attirent les grandes fortunes du monde entier. Les milliardaires ne rêvent que d’une chose : acquérir une villa dans les lieux les plus prisés de la Côte d’Azur, comme le cap d’Antibes ou le cap Ferrat, à des prix qui dépassent l’entendement. Au gré de l’évolution des grandes fortunes mondiales, on observe différentes vagues d’investissements : les grandes familles industrielles italiennes ont laissé la place aux oligarques de Russie et d’Europe de l’Est. Beaucoup de ces personnes ont acquis leur fortune dans des conditions douteuses, via la corruption ou la mainmise sur des biens publics, des mines, des industries, etc. Afin de se mettre à l’abri de revirements politiques dans leur pays d’origine, où les changements de pouvoir peuvent avoir de lourdes conséquences dans les milieux économiques, ils viennent sur la Côte d’Azur pour mettre leur fortune à l’abri. Avec des notaires et des agents immobiliers peu regardants sur l’origine des fonds, ces investisseurs, bien conseillés par des fiscalistes renommés, se livrent à des montages opaques, au moyen de sociétés civiles immobilières et d’empilage de sociétés basées dans des paradis fiscaux. Il y a beaucoup d’argent sale qui est ainsi blanchi sur la Côte d’Azur.

Quid de la présence et de l’influence de groupes criminels étrangers sur la Côte d’Azur ?

On peut mentionner des groupes criminels russes ou tchétchènes, actifs dans le secteur de la prostitution et dans le milieu des boites de nuit, via des entreprises de sécurité qu’ils ont créées. Les policiers disent d’ailleurs « qui tient la porte, tient la boîte ». En contrôlant l’accès aux discothèques, ils acquièrent une influence sur ces établissements.

Il faut aussi noter une discrète présence de la mafia italienne, notamment la ‘Ndrangheta, implantée dans la ville de Vallauris, entre Cannes et Antibes, qui a accueilli historiquement une communauté de Calabrais. Une famille en particulier sort du lot : la famille Magnoli, dont la plupart des représentants sont actuellement en prison (5).

Vous avez collaboré avec Quentin Mugg pour l’ouvrage Argent sale, la traque. Où va l’argent sale ? À quoi sert il ?

Quentin Mugg est un policier spécialiste de la lutte contre le blanchiment, qui a longtemps travaillé à l’Office central de répression de la grande délinquance financière à Nanterre. Il a contribué activement aux trois plus grandes affaires judiciaires de lutte contre le blanchiment, connues sous les noms de Virus, Retrovirus et Cedar. Il s’agissait de blanchiment du trafic de drogue international, cannabis et cocaïne, ainsi que de blanchiment de la fraude fiscale de très grande envergure.

Ses enquêtes ont démontré que l’argent du trafic de cannabis en région parisienne ne circule pas seulement sous forme de billets de banque dans des mallettes, entre Paris et Casablanca. Bien souvent, cet argent reste à Paris. Il est en effet « acheté » par des personnes qui ont besoin d’argent liquide. Cet argent sale, généré par le trafic de stupéfiants, finit donc dans les poches de notables ayant pignon sur rue, des chefs d’entreprise, des avocats d’affaires, des producteurs de cinéma, des marchands d’art : des personnes ayant beaucoup d’argent, qui ne déclarent pas leurs revenus au fisc. Ils utilisaient les services d’une officine basée en Suisse qui leur avait créé des comptes offshore pour cacher leur argent, mais avaient quand même besoin d’argent liquide au quotidien. L’astuce était d’utiliser l’argent liquide collecté le matin des mains des trafiquants de drogue pour le proposer l’après-midi aux fraudeurs fiscaux.

À propos de l'auteur

Hélène Constanty

journaliste d’investigation, auteur de Corse, l’étreinte mafieuse (Fayard, 2017), Razzia sur la Riviera (Fayard, 2015), Argent sale : la traque (Fayard, 2021) et avec Thierry Chavant, Monaco : luxe, crime et corruption (Soleil, 2021).

Lectures offertes

Lectures offertes

Afin de permettre une meilleure compréhension des évènements qui frappent aujourd'hui l'Ukraine, nous partageons GRATUITEMENT les derniers numéros des nos magazines DIPLOMATIE et DSI consacrés à la géopolitique et aux forces militaires russes. Bonne lecture !

Bienvenue sur Areion24.news,
le portail d'information dédié aux relations internationales et aux questions de Défense des publications d'Areion Group. Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions géopolitiques et stratégiques publiés dans nos différents magazines.

Votre panier