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Sortie de l’OTAN et indépendance stratégique : mythe ou réalité ?

Sur le plan politique, contrairement à 1966, la dissuasion nucléaire française est intégralement souveraine, de même qu’aucune base étrangère n’est présente sur le sol national alors que la France est membre plein et entier de l’Alliance. En outre, les choix de la participation aux opérations de l’OTAN de même que le volume des forces engagées sont librement consentis au cas par cas, sans que cela n’obère la capacité française de mener des opérations hors du cadre OTAN (cf. Libye en 2011 et Mali en 2013) ou les actions diplomatiques de son choix.

Si l’indépendance politique ne semble pas pouvoir profiter directement d’un retrait de l’Alliance, qu’en est-il sur le plan militaire ? C’est-à‑dire, que peut-on faire de plus en étant hors de l’OTAN avec les moyens à disposition ? Sur le plan opérationnel, la France seule ne pourrait que voir diminuer ses capacités du fait d’une réduction du soutien pour les opérations en cours (8), sans compter la perte des apports de la standardisation des procédures, des matériels, des doctrines, etc. Une alternative souvent évoquée réside dans la défense européenne se substituant à l’OTAN. Cependant, les différends industriels et les difficultés de coopération (cf. projets SCAF et MGCS avec l’Allemagne), de même que la priorité de certains membres pour la garantie de sécurité américaine ou otanienne (9), la rendent peu envisageable à moyen terme et impliquerait pour la France de nouvelles obligations par la substitution d’une alliance à une autre, sans compter le poids international plus faible des Européens sur les grandes questions mondiales (dernier exemple en date, les discussions récentes concernant l’Ukraine entre Russes et Américains/OTAN, desquelles les Européens ont été évincés).

En somme, bien que l’Alliance puisse nécessiter des ajustements concernant la solidarité entre alliés (divergences sur l’application de l’article 5 notamment) ou l’équilibrage des rôles en impliquant plus largement les acteurs européens, il apparaît que le retrait en tant que tel n’apporterait aucun avantage espéré d’indépendance stratégique.

Pourquoi une référence constante, dans ce cas, à la décision de 1966 ? À l’instar de l’espérance politico-­stratégique gaullienne, la question est avant tout de niveau grand stratégique, c’est-à‑dire sur le plan de la place de la France dans le monde. C’est l’indépendance totale qui est visée, sur les plans militaire et politique, et l’OTAN n’est que l’un des symboles contrariant cette ambition. Deux options sont alors possibles :

• le maintien d’une vocation mondiale selon le modèle des grandes puissances, impliquant une hausse considérable des budgets et un ajustement capacitaire en conséquence sur des décennies. Un modèle militariste difficilement envisageable compte tenu des budgets contraints, sauf en cas de volonté populaire claire par l’adhésion à un projet présidentiel construit en ce sens ;

• le renoncement aux ambitions mondiales et le retour à une défense stricte du territoire, intronisant la France comme puissance moyenne. Ce modèle qui émerge régulièrement dans le débat stratégique (10) ne nécessite pas d’ajustements majeurs de l’outil de défense, mais pose un constat de déclassement qu’il faudra accepter de fait, et entre en contradiction avec les promoteurs de la sortie de l’OTAN qui entendent conserver la vocation mondiale du pays.

En fin de compte, l’étude d’une sortie de l’OTAN sous le modèle de l’espérance politico-stratégique offre une comparaison en faveur de l’évènement de 1966. Si celui-ci était justifié par un gain d’indépendance certain avec le retrait des forces américaines du territoire et la possibilité d’une dissuasion nucléaire et de partenariats diplomatiques libres, tout en conservant la garantie stratégique d’une défense collective, la situation est tout autre aujourd’hui. De fait, l’indépendance politique française est totale, et son modèle stratégique bénéficie plus qu’il n’en coûte de la présence dans l’Alliance, rendant caduque la référence à l’acte gaullien de mars 1966. La question fondamentale, représentée par le débat sur la présence ou non dans l’Alliance atlantique, est par conséquent plutôt de nature grand stratégique, touchant à la vocation de la France dans le monde. Une question qui, une fois tranchée, solutionnera d’elle-même la problématique otanienne.

Notes

(1) Concept défini par le général Poirier pour analyser le bien-fondé d’une décision stratégique selon une méthode de calcul coûts/avantages appliquée aux particularités de la stratégie militaire : Lucien Poirier, Le chantier stratégique : entretiens avec Gérard Chaliand, Pluriel, 1997, p. 73-74.

(2) Citations reprises de la diffusion du texte originel de la proclamation dans : Thomas Wieder, « 1966 : la France tourne le dos à l’OTAN », Le Monde, 10 mars 2009 (https://​www​.lemonde​.fr/​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​l​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​0​9​/​0​3​/​1​0​/​1​9​6​6​-​l​a​-​f​r​a​n​c​e​-​t​o​u​r​n​e​-​l​e​-​d​o​s​-​a​-​l​-​o​t​a​n​_​1​1​6​5​9​9​2​_​3​2​1​0​.​h​tml).

(3) Claude Cartigny, « 1966 : la France quitte les organisations militaires de l’OTAN », Recherches internationales, no 75, 1/2006, p. 145-154.

(4) Sans entrer dans le débat entourant la notion, nous l’entendons ici dans son acception la plus simple de la vision qu’un État projette sur le long terme de son action dans le système international, en maximisant ses intérêts par l’usage de l’ensemble des moyens à sa disposition (diplomatiques, militaires, économiques, etc.), et dont la stratégie est le niveau subalterne qui dirige l’action de chacun des moyens.

(5) « Le financement de l’OTAN », OTAN, 17 décembre 2021 (https://​www​.nato​.int/​c​p​s​/​f​r​/​n​a​t​o​h​q​/​t​o​p​i​c​s​_​6​7​6​5​5​.​htm).

(6) Ministère des Armées, « Communiqué_EMA_MISSION LYNX – 9e engagement de l’armée française dans le cadre de l’eFP », 26 mars 2021 (https://​www​.defense​.gouv​.fr/​s​a​l​l​e​-​d​e​-​p​r​e​s​s​e​/​c​o​m​m​u​n​i​q​u​e​s​/​c​o​m​m​u​n​i​q​u​e​_​e​m​a​_​m​i​s​s​i​o​n​-​l​y​n​x​-​9​e​-​e​n​g​a​g​e​m​e​n​t​-​d​e​-​l​-​a​r​m​e​e​-​f​r​a​n​c​a​i​s​e​-​d​a​n​s​-​l​e​-​c​a​d​r​e​-​d​e​-​l​-​efp).
(7) Laurent Lagneau, « Les forces françaises fourniront 10 % des unités exigées par l’initiative 4×30 de l’Otan », Opex360, 28 février 2019 (http://www.opex360.com/2019/02/28/les-forces-francaises-fourniront-10-des-unites-exigees-par-linitiative-4×30-de-lotan/).

(8) L’aide logistique et la participation de certains alliés au Mali (cf. l’Estonie) étant largement dues à la présence dans l’Alliance et à l’aide fournie par la mission « Lynx ».

(9) C’est le cas des États baltes et de la Pologne, qui inscrivent cette hiérarchie directement dans leurs doctrines. Pour la Lituanie : Seimas of the republic of Lithuania, National security strategy, résolution no XIII-202 du 17 janvier 2017, 17 pages.

(10) Cf. Éric de la Maisonneuve, « Concept de sécurité et “haute intensité” », Revue Défense Nationale, no 838, mars 2021, p. 65-70.

Légende de la photo : Préparation d’un Mirage 2000-5 dans le cadre de la mission « Baltic air patrol », en septembre 2020. De tels déploiements sont aussi l’occasion de s’exercer. (© OTAN)

Article paru dans la revue DSI n°158, « Présidentielle 2022 : qui sera chef des armées ? », Mars-Avril 2022.

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