Magazine Moyen-Orient

L’impasse stratégique du « mouvement öcalanien » en Syrie

Convertir l’alliance militaire en soutien politique : le pari impossible

L’ancienne diplomatie militante fondée sur les réseaux des gauches parlementaires européennes va laisser la place à un engagement plus direct – pour l’instant infructueux – avec les diplomates présents ou de passage dans les zones contrôlées par les Forces démocratiques syriennes (FDS).

Dès que les YPG passent d’une guerre de « libération » des zones kurdes à une guerre de contre-insurrection dans les zones arabes, c’est-à-dire d’une guerre qui est la leur (légitime pour leur propre base sociale) à une guerre – au moins en partie – pour les autres, ils tentent au passage de négocier leurs batailles, en demandant, entre autres choses, des efforts en matière de « reconnaissance ».

Si elle leur est utile pour imposer leur vision, la politique du « tout sécuritaire » des Américains facilite aussi la mise en place de la politique kurde de fait accompli. Mais, précisément en raison de son apolitisme, elle oblitère dans le même temps le pari stratégique du PYD de convertir l’alliance militaire en soutien politique. D’autant plus que l’apolitisme américain fait écho à une Europe paralysée par une Turquie désormais partenaire indispensable non seulement dans le dossier de la migration, mais surtout dans celui de la coopération sécuritaire concernant les « revenants ».

Dans les rangs du leadership kurde, c’est alors l’attentisme qui domine : « Nous n’avons pas d’autre choix que l’attente de transformations régionales ou internationales qui nous soient favorables » (3), témoigne un des cadres du parti alors que d’autres de ses coreligionnaires restent confiants, pensant que les contradictions du système régional vont bien offrir une opportunité d’entente dont ils reconnaissent d’emblée qu’elle ne saurait être autre que « tactique ».

L’ouverture sur Damas

Pendant près d’un an, l’absence de vision de la Maison Blanche, doublée du maintien du personnel engagé sur les questions de contre-terrorisme, n’a pas enclenché de grande rupture dans la politique américaine, confirmant cette synergie en négatif entre apolitisme américain et attentisme kurde. Ce n’est qu’avec la nomination de Rex Tillerson au poste de secrétaire d’État (février 2017-mars 2018) qu’une approche américaine plus politique se dessine. Pour la première fois, la présence américaine dans le nord-est syrien est liée à un objectif politique : un changement politique à Damas. De quoi conforter le PYD dans sa patience stratégique.

Pourtant, les messages contradictoires vont alors se multiplier du côté américain, donnant aux PYD l’impression – confirmée – d’une administration qui se cherche, mais rassurante quant à un lâchage militaire soudain. Cela aura le double effet de pousser l’Iran à « sortir de sa non-ingérence politique » et à inciter le régime à « prendre l’initiative d’une ouverture sur les Kurdes ». Ayant pris acte de la défaite à Afryn (janvier-mars 2018) et de son incapacité à soutenir efficacement les Kurdes face à la Turquie et à ses alliés locaux, l’Iran redoute alors qu’un retrait anticipé des Américains ne se solde finalement par une nouvelle prise de territoire turque qui viendrait redonner du poil de la bête à une opposition partout ailleurs en retrait.
De leur côté, les dirigeants à Damas se livrent à plusieurs calculs. Ils savent que le retrait américain est proche, redoutent une escalade dans le nord-est syrien et reconnaissent que la capacité de projection de puissance de la Turquie est supérieure à celle de l’armée syrienne, exsangue et épuisée par plus de sept ans de guerre. Le régime veut faire accélérer le retrait des troupes américaines – ou à tout le moins compliquer leur maintien –, sachant qu’une entente avec les Kurdes portant sur leur réintégration dans le giron de l’État enlèvera une justification supplémentaire à la présence américaine (après la guerre contre l’EI, la protection d’un allié).

Du point de vue kurde, cette rencontre a lieu dans un contexte où, après la défaite militaire à Afryn et après l’annonce présidentielle de mars 2018 appelant à un retrait américain proche, les Kurdes prennent conscience de leur vulnérabilité stratégique. Avec deux conséquences croisées : tout d’abord, le désenchantement face à leur rêve jamais assumé, mais toujours présent, de reproduire un scénario à l’irakienne, à savoir la mise en place d’un ordre institutionnel à l’ombre du parapluie militaire américain capable de s’imposer progressivement comme un fait accompli ; ensuite, le constat que, si le fait accompli devient un scénario improbable, la seule solution pour éviter que la polarisation avec l’environnement régional ne se transforme en conflit ouvert est la recherche d’une solution négociée avec le seul interlocuteur disposé à parlementer : le régime de Bachar al-Assad.

C’est sur la base de cette lecture que le mouvement öcalanien accepte de discuter avec Damas lors de deux séances de pourparlers en juillet et août 2018. Chaque partie prend connaissance de la position de l’autre et le débat posé en termes de recherche d’entente sur la question de la décentralisation oppose deux positions fortement antinomiques. Pour le régime, le débat est d’ordre juridique et porte sur la loi 107, faisant partie du bouquet de réformes que le régime avait proposé pour tenter de contenir l’insurrection en train de se mettre en place en 2011. Pour les Kurdes, le débat sur la décentralisation doit porter sur la reconnaissance de l’administration autonome qui est un projet politique et non administratif et qui doit donc porter sur la Constitution. Finalement, les discussions ne dépasseront jamais le simple échange de positions. Aucune négociation n’est entamée et, comme l’affirmait un diplomate occidental avec soulagement, « nous avons évité toute surprise stratégique ».

Sécuriser le front nord, ou le pari perdu des approches apolitiques

Dès 2018, au-delà des tweets isolationnistes du président Donald Trump, une nouvelle politique américaine pour la Syrie se met en place. La volonté de garder les troupes sur le terrain s’affirme de manière plus marquée : « Nous ne sommes jamais à l’abri d’un tweet, mais le président, après la débâcle de la conférence d’Helsinki, peut difficilement se permettre de donner l’impression d’offrir la Syrie à la Russie », témoigne un officiel américain. La repolitisation de l’engagement militaire sur le terrain, déjà esquissée par Rex Tillerson en décembre 2017 lorsqu’il proposait de conditionner le retrait des troupes américaines à la mise en place d’un processus politique, se confirme avec la nomination, à l’été 2018, du tandem James Jeffrey/Joel ­Rayburn comme représentants pour la Syrie.

Dès septembre 2018, les nouveaux concepts en vogue sont « leverage  » (recours au contrôle territorial et à la présence militaire sur le terrain comme levier d’influence), « recentralisation » du rôle américain dans le processus de Genève, et volonté de réduire la présence iranienne. La défaite de l’EI est également redéfinie en termes de « défaite durable », soit non seulement la suppression du contrôle territorial, mais également la stabilisation des territoires repris à l’EI et sous domination des FDS. Le mouvement öcalanien peut à nouveau souffler. Le lâchage américain, un moment redouté, a été ajourné et le calcul stratégique du leadership militaire kurde, conforté, aussi bien par la mise en place de programmes de coopération militaire que par la présence militaire américaine sur des objectifs politiques à moyen, voire à long terme.

Pourtant, le pari est à double tranchant. La protection militaire est certes assurée, mais au prix d’un arrimage du nord-est syrien à une Amérique toujours plus en situation d’hostilité avec la plupart des acteurs clés de la région. C’est le dilemme de l’alliance avec les Américains : elle protège bien à court terme, mais elle rend plus problématique l’inévitable réconciliation à venir avec l’environnement régional, seule option viable.

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