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Les États tampons au temps des Assyriens

Comment définir un État tampon ? C’est un petit pays, situé entre deux ou plusieurs grandes puissances rivales et potentiellement hostiles. Il est censé résoudre leurs problèmes par des négociations pacifiques et des actions diplomatiques afin de prévenir un engagement direct dans un conflit armé. Il doit garder politiquement une distance égale par rapport à chacune des puissances rivales voisines. Quand il est véritablement indépendant, il doit mener une politique de neutralité permanente lui imposant de rester en dehors de tout conflit armé, ce qui le distingue des États satellites ou des zones démilitarisées.

L’invention de la stratégie des États tampons

Tiglath-phalazar III a été un grand stratège et un bon administrateur, car il avait à cœur non seulement de conquérir des territoires pour bâtir un empire, mais aussi de les organiser pour faire fructifier ses conquêtes. Son accession au trône d’Assyrie coïncide avec une rébellion de la capitale d’alors, Nimrud ; même s’il est resté discret sur ses origines, il est très possible qu’il ait pris le pouvoir par un coup d’État. Contrairement aux rois précédents, il ne s’est plus contenté d’effectuer des raids épisodiques pour ramener du butin, mais il a conquis un vaste territoire continental de l’Assyrie jusqu’à la Méditerranée. Le débouché sur la mer était vital pour un État qui était uniquement terrestre à l’origine. Parmi ses différentes stratégies pour gérer les États conquis, Tiglath-phalazar III a mis en œuvre le système des États tampons. S’il n’a pas lui-même inventé ce système, en tout cas, il l’a largement utilisé tout au long de son règne. Dans sa conquête de l’ouest, il se heurtait à la pression croissante de l’Égypte qui rêvait de s’implanter à nouveau au Proche-Orient comme au IIe millénaire. Elle manipulait les petits États du sud de la Palestine pour qu’ils se révoltent contre l’Assyrie. En cas de soulèvement d’un État vassal, il était normalement transformé en province dirigée par un gouverneur assyrien. Mais Tiglath-phalazar III a préféré le système des États tampons comme solution contre les complots de l’Égypte. Il prévenait ainsi une attaque directe du pharaon contre les provinces assyriennes.

Le cas de Gaza est instructif à cet égard : en 734 avant Jésus-Christ, le roi assyrien a maté la révolte du roi Hanunu, qui s’est enfui en Égypte. Contre toute attente, quand il est rentré d’Égypte, il a pu récupérer son trône, et il est devenu un docile vassal de l’Assyrie, à la tête du principal État tampon servant à endiguer les ambitions du pharaon. Pour surveiller l’Égypte tout en préservant la neutralité de Gaza, Tiglath-phalazar III a établi une base militaire, sans doute à Raphia. Il a appliqué le système des États tampons aux autres petits pays de la région : les cités philistines, les États jordaniens du sud-est comme Ammon, Moab et Édom, et le royaume de Juda. La stratégie assyrienne a consisté à établir, au sud d’une ligne est-ouest passant au nord de Jérusalem, un bloc d’États tampons, vassaux de l’Assyrie et autonomes. On comprend ainsi la différence de traitement réservé par les Assyriens au royaume d’Israël au nord et au royaume de Juda au sud : le premier a été transformé sans ménagement en province assyrienne, car il n’était pas à proximité d’une grande puissance hostile, tandis que le second est resté autonome, pour servir d’État tampon entre l’Assyrie et l’Égypte.

Les États tampons au temps de Sargon II

Sargon II (722-705) était l’un des fils de Tiglath-phalazar III, mais il est resté discret sur ses origines et sur la forte opposition qu’il a dû affronter pour monter sur le trône. C’était un grand conquérant qui conduisait lui-même toutes ses campagnes militaires alors que les rois suivants ont souvent délégué cette fonction à leurs généraux. Il se décrivait comme fort, énergique, juste, pieux, habile et intelligent. Il a porté l’Empire assyrien à son apogée en lui donnant sa plus grande extension : de Chypre, à l’ouest, jusqu’à Dilmun (actuelle île de Faïlakah) dans le golfe Persique, à l’est, et de la chaîne du Taurus oriental, au nord, jusqu’à la Babylonie et aux tribus arabes, au sud. C’est surtout au nord et à l’est de l’Empire assyrien qu’il a appliqué le système des États tampons. L’Urartu, puissant État rival du nord, à cheval entre la Turquie, l’Arménie et l’Iran, se trouvait à 240 kilomètres à peine de Ninive. Sa capitale était Tušpa, sur le lac de Van. Le nom d’« Urartu » viendrait du nom du mont Ararat, un volcan éteint de 5 167 mètres, au sommet duquel se serait échouée l’arche de Noé. C’était un État centralisé et expansionniste, semblable à l’Empire assyrien. Ukku et Kumme étaient deux petits États situés entre l’Assyrie et l’Urartu, dans les hautes montagnes du sud-est de la Turquie. Un contrôle militaire permanent y aurait été impossible, car, en hiver, les cols d’accès étaient complètement bloqués par la neige. En outre, l’annexion de ces deux États aurait provoqué une confrontation directe avec l’Urartu, que Sargon II préférait éviter dans une zone difficile sur le plan logistique. Il trouvait plus profitable de les utiliser comme États tampons. Aussi bien l’Assyrie que l’Urartu utilisaient ces deux États, chacun pour espionner l’autre, le système d’espionnage assyrien étant particulièrement efficace. Ils tentaient aussi d’exercer des pressions sur eux. Ainsi, le roi d’Urartu a demandé à celui d’Ukku de rencontrer leur homologue de Kumme pour le persuader de s’affranchir de la tutelle assyrienne : cette rencontre a eu lieu à Elizki, une ville neutre à la frontière des deux États. Sargon II, de son côté, a encouragé le roi de Kumme à devenir un agent double, en espionnant pour le compte de l’Urartu et en lui rapportant ensuite les informations recueillies dans l’État rival.

L’Élam était un autre État puissant, situé à l’ouest de l’Iran, sur le haut massif du Zagros. Il était surtout dangereux pour l’Empire assyrien par son alliance fréquente avec la Babylonie, l’ennemi traditionnel de l’Assyrie. Mais Sargon II hésitait à l’affronter dans une zone aussi difficile logistiquement que les hautes montagnes du Zagros. Il décida donc de s’appuyer sur l’Ellipi comme État tampon entre l’Élam et les provinces assyriennes orientales. Rien de plus facile, car Taltâ (737-713), roi d’Ellipi, était un loyal vassal de l’Assyrie depuis le règne de Tiglath-phalazar III.

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