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Dosan Ahn Changho : Séoul mise sur l’océanique

• la véritable originalité réside dans l’emport de missiles balistiques Hyunmoo‑4‑4. Un premier tir depuis une barge sous-­marine a été effectué avec succès fin juin 2021 et un deuxième, cette fois depuis le Dosan opérant en plongée, a eu lieu le 15 septembre. Le missile serait une variante du Hyunmoo‑2B. En service dans des unités basées au sol, ce dernier a une longueur de 12 m, une masse de 5,4 t et une portée estimée à 500 km avec une charge conventionnelle de 500 kg.

Le missile navalisé a comme désignation Hyunmoo‑4-4. La navalisation du Hyunmoo‑2A, de plus courte portée (300 km) a également été évoquée, mais aucune confirmation n’a été apportée. Sa charge explosive est plus importante : 997 kg (2).

Les tubes lance-­torpilles peuvent tirer le missile antinavire à changement de milieu UGM‑84 Harpoon – on ne sait pas si le Haeseong de conception nationale sera adapté à un lancement sous-marin – de même que la torpille lourde de conception nationale Tiger Shark. L’emport de mines est également parfois évoqué. D’une longueur de 7,1 m pour une masse de 1,7 t, la Tiger Shark remplace la White Shark. Elle transporte 260 kg d’explosif et a un système avancé de sonar. Conçue pour doter les Type‑214 et les Dosan Ahn Changho, elle est récemment entrée en service. Avec une propulsion électrique (batteries au lithium) entraînant des hélices contrarotatives, elle peut atteindre les 50 nœuds, peut être utilisée à une profondeur entre 2 m et 600 m et a une endurance d’environ une heure. La capacité totale en torpilles et missiles des nouveaux bâtiments sud-­coréens n’est pas connue.

Un levier pour le développement industriel

Si l’industrie navale sud-­coréenne est solidement établie et produit une gamme complète de bâtiments – elle travaille actuellement au développement d’un premier porte-­aéronefs –, le programme KSS‑3 joue aussi un rôle de catalyseur pour une série de systèmes et sous-systèmes. Au-delà de l’armement en tant que tel – et des systèmes de lancement verticaux –, le système sonar est de conception nationale. Produit par Lig Nex1, il comprend un sonar de proue actif/passif, des antennes passives de flanc, une antenne remorquée, un sonar d’évitement des mines et un système d’analyse du bruit rayonné. Il est également lié au système de détection d’attaque par torpille et de lancement de leurres bruiteurs.

Le système de combat est fourni par Hanwha. Le radar semble également de conception nationale tout comme les systèmes de communication. En revanche, les Sud-­Coréens se sont dotés de mâts optroniques français (Sagem). De même, c’est le système RESM (Radar electronic support measures) Pegaso de l’entreprise espagnole Indra qui dote les batch-1. L’origine du système CESM (communications) est inconnue. Babcock fournit le système de manutention des armements. D’après les autorités sud-­coréennes, les Dosan Ahn Changho batch-1 comprennent 76 % de matériels d’origine nationale, une proportion amenée à augmenter avec les deux prochaines séries.

Double rupture stratégique

Pour Séoul, les Dosan Ahn Changho représentent une double rupture stratégique. D’une part, ce sont des bâtiments océaniques ayant une endurance à la mer plus importante que les Type‑209 et Type‑214 jusque-là disponibles. Ils sont donc parfaitement compatibles avec la stratégie hauturière de Séoul, qui est encore appelée à évoluer. Les neuf Type‑209/KSS‑1, classe Changbogo, sont entrés en service entre 1993 et 2001, de sorte que les premières unités admises devraient le quitter au début des années 2030, alors que la production des Dosan Ahn Changho/KSS‑3 sera à peine terminée. Ce qui pourrait les remplacer n’est pas encore appelé KSS‑4, mais semble déjà en cours d’élaboration et pourrait prendre la forme de bâtiments à propulsion nucléaire.

En septembre 2020, le numéro deux de la sécurité nationale sud-­coréen s’est ainsi rendu aux États-Unis afin de voir si Washington pouvait fournir les barres de combustible du futur bâtiment (3). Les demandes sud-­coréennes pourraient avoir plus de poids après les annonces de vente à l’Australie de bâtiments à propulsion nucléaire sachant que, contrairement à Canberra, Séoul a une réelle culture du nucléaire civil. Du reste, l’intérêt de Séoul pour les SNA n’est pas récent. En 1994, lors un premier pic de tensions avec la Corée du Nord, le président Kim Young-sam avait demandé qu’un réacteur de propulsion navale soit conçu. Son successeur avait annulé le programme, ensuite deux fois relancé et deux fois annulé, au gré des tensions avec Pyongyang. Reste que la nature des relations avec le Nord a changé : il ne s’agit plus de négocier un abandon ou un arrêt de ses activités nucléaires militaires, mais bien d’entrer dans une logique d’accroissement capacitaire, même s’il ne semble que symbolique, en vue de la conduite d’opérations avec un État densifiant ses capacités balistiques et nucléaires. Un SNA pourrait, comme les Dosan Ahn Changho, mener un blocus rapproché ou élargi sur les bases navales nord-­coréennes tout en étant engageable dans des projections à longue distance.

Mais surtout, les SNA – tout comme les Dosan Ahn Changho – constituent une rupture en raison de leurs capacités de frappe. Les bâtiments sud-­coréens pourront lancer les premiers missiles balistiques tirés de sous-­marin à charge conventionnelle au monde, offrant une contrepartie aux Sinpo nord-­coréens (4). Reste que la Corée du Nord dote ses missiles de charges nucléaires et que si Séoul disposerait en 2029, en toute hypothèse, d’une salve de 78 missiles, leurs capacités, et donc leur fonction, ne sont pas identiques. De plus, la frappe conventionnelle nécessite un processus de ciblage – qui pose à son tour la question des communications –, sachant que le tir depuis un sous-­marin entraîne fréquemment une dégradation de la précision terminale. En d’autres termes, il n’est pas certain que l’option balistique soit techniquement la plus pertinente dans la logique sud-­coréenne de kill chain, même si elle semble symboliquement appropriée.

En dehors de cela, la performance de Séoul est bien réelle. La Corée du Sud est le septième pays à avoir développé et testé avec succès un missile balistique lancé depuis un sous-marin (5). Discret, le développement du complexe missilier local est par ailleurs extrêmement cohérent, avec une gamme complète de systèmes conventionnels, tous mobiles, et une approche conceptuellement mûre de la frappe en profondeur. Un modèle de dissuasion conventionnelle ?

<strong>Séoul présente de nouveaux missiles</strong>
Si l’essai du Hyunmoo‑4‑4 a focalisé l’attention médiatique, Séoul a également récemment procédé aux essais de nouveaux systèmes, leur annonce intervenant peu après que la Corée du Nord a rendu public un tir de missile de croisière d’un nouveau type. L’essai d’un missile supersonique présenté comme ayant des fonctions antinavires et de frappe terrestre a ainsi été rendu public le 15 septembre. Tiré en l’occurrence depuis la terre, l’engin présente une très forte ressemblance extérieure avec le SS‑N‑26 Strobile/Yakhont/Oniks – sachant que la Corée du Sud a déjà travaillé avec les missiliers russes, notamment sur son nouveau système de défense aérienne Cheolmae‑2. Son développement se serait terminé à la fin de l’année dernière. Aucun élément de performance ou concernant son guidage n’a été donné, mais la vidéo de l’essai a montré l’atteinte de sa cible navale. De même, on ne sait pas encore s’il sera embarqué à bord de navires de surface ou de sous-­marins ou encore s’il sera utilisé depuis des batteries côtières.

Les images d’un autre missile de croisière, cette fois subsonique et à lancement aérien, ont également été présentées. La vidéo de l’essai, effectué depuis le point ventral d’un F‑4E Phantom, montre des formes furtives de même que l’atteinte effective de la cible avec précision. Si, là non plus, aucune information n’a été donnée concernant ses performances, le missile a été conçu dans le cadre du développement du chasseur national KF‑X (voir DSI, hors-série no 79). Actuellement, la Corée du Sud utilise des KEPD‑350 Taurus et des AGM‑84H/K SLAM‑ER.

La nouvelle munition, assez massive, pourrait avoir une portée supérieure.

Enfin, un nouveau missile balistique a également été dévoilé. C’est un engin dont la charge conventionnelle, de 2,5 à 3 t, le destine à des missions de frappe contre des positions durcies. Tiré depuis un lanceur mobile, il a atteint son objectif avec une précision remarquable, touchant le drapeau planté au milieu de la cible. Si aucune information n’a été donnée sur ses capacités ou même son nom, il pourrait s’agir d’une des variantes du Hyunmoo-4. Testé pour la première fois en 2020, ce dernier aurait une portée de 800 km, avec une charge de 2 t.

Notes

(1) Lequel déplace 2 400 t en surface et 2 600 t en plongée. Les Dosan sont cependant loin de déplacer autant que les Suffren (4 765 t en surface, 5 300 t en plongée).

(2) Véritable surprise, le programme balistique sud-coréen, aussi cohérent que complet, a été analysé par Rémy Hémez : « Les missiles, au cœur de la stratégie de défense de la Corée du Sud », Défense & Sécurité Internationale, no 137, novembre-décembre 2017.

(3) Sachant que les réacteurs navals américains utilisent un uranium hautement enrichi.

(4) Un Sinpo-B est déjà opérationnel, tandis qu’un Sinpo-C, déplaçant environ 3 000 t, est toujours en cours de construction. Il serait doté d’une propulsion AIP.

(5) Après les États-Unis, la Russie, la France, la Chine, l’Inde et la Corée du Nord.

Légende de la photo en première page : Le Dosan Ahn Changho à la mer, ses aériens sortis. (© ROK Navy)

Article paru dans la revue DSI n°156, « Rupture australienne : quelles conséquences ? », Novembre-Décembre 2021.
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