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L’industrie européenne des batteries prise dans la géopolitique des minerais

La criticité géologique pose un premier défi. Suffisamment de ressources seront-elles disponibles pour répondre aux besoins dans les années à venir ? Les résultats de modélisation de l’IFPEN indiquent que les pressions liées aux ressources risquent d’être particulièrement fortes pour le cobalt : 83 % des ressources connues en 2013 devraient être consommées dans le cadre d’un scénario de transition énergétique ambitieux, destiné à limiter le changement climatique à 2°C. La pression sur les ressources apparaît moyenne pour le nickel, avec 61,3 % des ressources consommées à l’horizon 2050 et elle est moins élevée pour le lithium, avec un ratio de seulement 32 %. Tout l’enjeu, à l’horizon 2050, est de découvrir de nouvelles ressources et d’ouvrir de nouvelles mines. Mais l’ouverture d’une mine peut être longue : elle peut prendre quasiment vingt ans pour le nickel (latérite). Même dans le cas du lithium, un délai de quatre ans est observé en moyenne en Australie et huit ans en Amérique du Sud (6). De plus, les risques de déséquilibres entre l’offre et la demande mondiale ont fait grimper les cours mondiaux des principaux minerais des batteries en 2021.

Les prix du cobalt ont atteint leur plus haut niveau depuis trois ans, ceux du nickel ont atteint un sommet depuis sept ans et les cours du carbonate de lithium pour batterie ont battu tous leurs précédents records, d’après les indications de Benchmark Mineral Intelligence, un cabinet spécialisé. La criticité géopolitique complique encore la situation. L’extraction des minerais et leur raffinage sont géographiquement très concentrés. Trois pays assuraient près de 90 % de la production mondiale de lithium en 2019 : l’Australie, le Chili et, dans une moindre mesure, la Chine. Environ 70 % de la production mondiale de cobalt provenait de la République démocratique du Congo. L’Indonésie représentait environ le tiers de la production mondiale de nickel (7). À titre de comparaison, l’Arabie Saoudite représentait environ 12 % de la production mondiale de pétrole en 2019 (8). Mais la situation est encore plus critique pour l’étape du raffinage. Un pays concentre sur son sol la plus grande partie des capacités de raffinage de la plupart des minerais pour batteries : la Chine. Environ 60 % du cobalt et du lithium et près de 40 % du nickel mondial étaient raffinés en Chine en 2019 (9). Le maillon du raffinage des minerais constitue un goulot d’étranglement en matière de sécurité d’approvisionnement. Alors qu’elle n’est pas un producteur majeur de minerais pour batteries, excepté pour le graphite, la Chine est devenue incontournable sur le segment du raffinage. Les futures usines de batteries qui seront localisées en Europe et aux États-Unis dépendront en majeure partie de la Chine pour leurs approvisionnements finaux en minerais critiques.

Le risque de cartellisation du marché mondial des minerais n’est pas moins préoccupant. Une part conséquente de la production mondiale de minerai était assurée par une poignée de groupes miniers.

Plusieurs entreprises minières chinoises se sont directement implantées à l’international pour sécuriser leurs approvisionnements. Dans le secteur du lithium, Tianqi Lithium était le troisième producteur mondial en 2019 et le groupe détenait près de 24 % du capital du numéro 2 mondial, le chilien SQM (Sociedad Quimica y Minera). China Molybdenum était le troisième plus important producteur mondial de cobalt, grâce à l’acquisition de plusieurs mines en RDC. Jinchuan Group représentait pour sa part le quatrième producteur mondial de nickel.

Quelle stratégie pour l’Union européenne ?

Face aux défis de la criticité des minerais pour batteries, quelle stratégie s’offre à l’Union européenne pour sécuriser les approvisionnements de sa future industrie des batteries ? L’UE s’est dotée en 2020 d’une alliance pour les matières premières. Au niveau français, un nouveau rapport sur la sécurisation de l’approvisionnement en matières premières minérales a été remis par Philippe Varin au gouvernement français en janvier 2022. Plusieurs options communes se dégagent :

• Les pays européens pourraient exploiter leurs propres ressources minières, à l’instar des réserves de lithium au Portugal et en Serbie. Mais ces volumes demeurent limités et la plupart des projets d’exploitation se heurtent à de fortes oppositions locales et environnementales. Le Premier ministre serbe, Ana Brnabic, a par exemple décidé fin janvier 2022 de révoquer les licences accordées au groupe minier anglo-australien Rio Tinto pour la mine de Jadar. De plus, la construction d’unité de raffinage de minerais en Europe est une priorité pour éviter d’avoir à dépendre des capacités de la Chine.

À propos de l'auteur

Pierre  Laboué

Chercheur à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) au sein du programme « Climat, énergie et sécurité » et coordinateur de l’Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques (DGRIS).

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