Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Le géant endormi : l’essor du cinéma comme instrument de soft power russe

Un aspect plus contemporain : Soleil noir est de surcroît le nom des lance-roquettes multiples développés en Russie depuis 2001 — une sorte de « Katioucha » modernisée — depuis vendus en Algérie, en Irak ou en Arabie saoudite, pour ne citer que ces pays. Ainsi, le nom du film fait référence aux forces militaires russes et à leur zone d’influence. Par ailleurs, à la fin du film deus ex machina, des combattants ressemblant aux groupes Wagner viennent secourir les séparatistes dans leur guerre contre les Ukrainiens. Le lien avec le groupe Wagner ne serait pas que fictif : plus tôt en 2021, le même producteur a sorti le film Turist sur les opérations militaires menées par les mercenaires russes en République centrafricaine (RCA). Selon l’enquête journalistique de Meduza, plusieurs éléments indiquent la participation du groupe Wagner dans la réalisation et la production de ce film.

Afrique

Le film Turist (2021, réal. Andreï Batov) narre les actions menées par les mercenaires russes en soutien du président Faustin-Archange Touadéra pour contrer les tentatives de coup d’État en RCA. Réalisé sur place, avec des acteurs peu connus du grand public, ce long-métrage s’ouvre avec la mention « tiré des faits réels ». Par la précarité des moyens artistiques, ce blockbuster peut donner l’impression d’être un reportage ou un documentaire. C’est précisément par cette « impression d’authenticité » que Turist doit séduire le spectateur, surtout quand il s’agit d’un spectateur peu initié.

L’affiche du film Turist en sango annonçant sa première à Bangui le 14 mai 2021. © 3XMedia

La première du film a eu lieu le 14 mai 2021 sur le stade Barthélemy Boganda à Bangui et, selon les sources russes, les projections ont réuni dans les premiers jours plus de 60 000 spectateurs centrafricains. Lors de la première, les nombreux spectateurs ont reçu des tee-shirts à l’image de l’affiche du film et la soirée a été clôturée par une discothèque et des feux d’artifice. Lors de sa projection, Turist était doublé en sango, langue officielle du pays, ce qui constitue un grand avantage pour le public centrafricain. Selon la presse locale, les habitants de Bangui ont vu leur pays « courageux et puissant » grâce à l’alliance avec les Russes.

Un autre film, Granit (2021, réal. Denis Neymand), plus récent encore, traite des instructeurs russes en Afrique, responsables de la formation des militaires du Mozambique. Mettant l’accent sur la transmission des pratiques de guerre entre les Russes et les Mozambicains, ce film rappelle l’ancienneté du soutien soviétique puis russe sur le continent africain. L’objectif principal du long-métrage consiste à donner une image du militaire russe comme un homme puissant et bien formé au combat, mais qui est aussi sain et généreux. Placés sous sa protection, les Mozambicains se mobilisent pour défendre leur terre ; c’est le cas notamment du très jeune José qui rejoint les combattants après avoir perdu ses parents. Plusieurs scènes du film ressemblent plus qu’il n’en faut à celles du film américain Beasts of No Nation (2015, réal. Cary Joji Fukunaga), mais les affaires de plagiat ne sont pas au centre de notre étude. Granit a fait l’objet d’une campagne de promotion semblable à celle de Turist : en janvier 2022, le film a été projeté au même stade à Bangui, en RCA, avec plusieurs centaines de spectateurs. Pour le moment, aucune projection n’a été programmée au Mozambique. Faut-il en tirer une conclusion sur l’importance qu’accorde à la RCA la diplomatie culturelle russe ?

En réalité, il est difficile d’estimer l’ampleur de la campagne de propagande autour des deux films, car il semblerait que le « dossier de presse » diffusé par la production surestime le nombre de spectateurs ou utilise de faux comptes des réseaux sociaux pour publier des critiques élogieuses du film.

Si l’on regarde le reportage de TV5 Monde sur la première de Turist à Bangui, on voit que le public occupe environ un quart de stade ; les autres tribunes restent vides. Si l’on considère que le stade peut contenir tout au plus 20 000 personnes, il s’agit alors de 5 000 spectateurs, ce qui contredit les chiffres des producteurs russes. Parmi les avis positifs dans la presse africaine, on retrouve le nom d’un certain Liberty Pazvakawambwa, « journaliste indépendant » et « chercheur de cinéma » au Zimbabwe. Sur Internet, on ne trouve que deux articles signés de son nom : l’un sur Turist et l’autre sur la présence des mercenaires russes du groupe Wagner au Mozambique. En revanche, la presse russe cite à plusieurs reprises ses articles ou ses tweets pour faire référence à l’opinion publique africaine. Pour résumer, il apparaît que l’envergure de l’influence par le cinéma russe en Afrique est surestimée par leurs producteurs, sans doute avec un objectif double, diplomatique et promotionnel.

Ce cinéma de guerre, bien qu’il soit encore peu développé, du côté créatif ou du côté promotionnel à l’étranger, commence à se frayer le chemin. Et il semble qu’après le 24 février 2022, les productions vont redoubler d’efforts pour justifier les actes commis par le gouvernement de Poutine en Ukraine. Par ailleurs, le 19 mai 2022, la société Aurum (qui avait produit Turist et Granit, mais aussi Soleil noir) a annoncé l’organisation de séances gratuites dans toutes les salles de cinéma en Russie pour pallier le manque de films après le retrait des distributeurs européens ou américains du marché russe.

À propos de l'auteur

Dimitri  Filimonov

Docteur en études slaves ; membre partenaire de l’unité mixte de recherche Sirice (Sorbonne, identités, relations internationales et civilisations en Europe) ; enseignant-chercheur à l’Université Jean Moulin Lyon 3.

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