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Les Français et leurs armées : le défi d’une image clivée et ambivalente

Les armées et la jeunesse

La question de l’implication des armées dans l’encadrement de la jeunesse, dont la finalité n’est pourtant pas militaire, constitue une autre grande tendance des dernières années et devrait continuer d’occuper le débat public au cours du prochain quinquennat. Deux chantiers majeurs apparaissent structurants en la matière à la veille des élections.

Le premier est inscrit dans une histoire longue qui a pris des proportions nouvelles depuis le milieu des années 2000. Il consiste à envisager que les militaires soient de plus en plus sollicités dans des dispositifs socio-­éducatifs d’insertion professionnelle. Le Service militaire adapté (SMA), créé en 1961 pour quelques centaines de jeunes ultra-­marins, accueille désormais chaque année plus de 6 000 jeunes dans les outre-­mer. En 2015, après les tâtonnements du dispositif « deuxième chance » et de ses surgeons, conçus dans la foulée des émeutes urbaines de 2005, les attentats islamistes ont déclenché la mise en place et le déploiement du Service militaire volontaire (SMV) sur le sol hexagonal. Version allégée et moins militarisée du SMA, sa dénomination introduit une confusion dans le débat public, en laissant entendre qu’il est l’héritier du défunt service militaire ; elle vient alimenter une mémoire nationale déjà largement brouillée, qui a une large tendance à oublier que la conscription d’antan n’avait pas pour but d’éduquer, mais de former des combattants.

Chaque fois qu’est décidée l’ouverture d’un nouveau centre, l’intendance suit rapidement, les images sont affichées dans des délais records et les premières évaluations rendent compte d’un réel succès. En 2019, des sociologues ont en effet conclu que le SMV augmentait « le taux d’emploi des jeunes. L’effet est de 30 points de pourcentage, toutes choses égales par ailleurs, dans les trois mois qui suivent la sortie du dispositif (1) ». On comprend dès lors que les politiques soient particulièrement séduits par cette solution clés en main à une crise sociale dans laquelle les gouvernements successifs s’enlisent. L’actuel président de la République a ainsi annoncé l’ouverture de nouvelles compagnies du SMA en Polynésie française et à Mayotte. Quant au SMV, il doit passer en 2022 de 1 300 jeunes garçons et filles accueillis à 1 500. Lors du déplacement d’Emmanuel Macron à Marseille le 2 septembre 2021, la promesse de l’ouverture d’un centre dans la cité phocéenne est presque apparue comme une évidente banalité. Les armées jouent donc désormais de plus en plus nettement un rôle structurel et durable d’encadrement de dispositifs socio-­éducatifs dont la finalité n’est pas militaire.

En 2017, le candidat Emmanuel Macron avait franchi un pas supplémentaire en promettant, le jour de la présentation de son programme de défense, l’instauration d’une « expérience militaire obligatoire » de plusieurs mois sans finalité militaire. À l’arrivée, le nouveau SNU est finalement placé dans le périmètre du ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports ; les armées se cantonnent à former les encadrants de la « phase de cohésion » de deux semaines et à accueillir des participants pour une « Mission d’intérêt général » (MIG) d’une à deux semaines dans les mois qui suivent. L’avenir du dispositif les concerne pourtant : s’il devient obligatoire, comme promis initialement, cet engagement devrait être poursuivi à l’échelle d’une classe d’âge, soit pour 600 000 à 800 000 jeunes Français ; avec une hypothèse de travail de seulement 10 % des MIG accueillies, le poids serait démesuré. Au-delà même de ces indicateurs, l’image des armées est fortement liée à ce nouveau SNU qui joue la carte d’une mise en œuvre très visible des rites militaires dans un contexte de forte nostalgie pour le défunt service militaire et d’inquiétude généralisée pour la cohésion nationale. Les armées seraient donc associées à un SNU dont le contenu civique déployé lors d’un séjour obligatoire en internat n’échappera ni aux clivages idéologiques ni aux fluctuations partisanes.

La normalisation du recours aux armées

Ces usages des armées sur la scène intérieure viennent introduire une confusion majeure dans leur rôle au service des Français. Au début de la crise sanitaire, au printemps 2020, l’épisode de l’opération « Résilience » et la très forte coloration kaki empruntée par la communication présidentielle et gouvernementale ont confirmé que, pour les autorités politiques de tout bord, avoir recours aux armées sur le territoire national devenait un outil ordinaire de gestion des crises. À ce qui est perçu comme une crise de sécurité intérieure et une crise de cohésion sociale et nationale répondent durablement, et désormais structurellement, des dispositifs dont les militaires sont parties prenantes. Or, par leur proximité avec les préoccupations quotidiennes des Français, ces déploiements physiques et médiatiques ont un effet visuel disproportionné, mais certain. En outre, par ce recours banalisé aux armées dans des champs qui ne peuvent échapper aux clivages politiques intérieurs, les autorités viennent fragiliser le consensus national sur la neutralité exigée des militaires pour qu’il n’y ait aucun doute sur le fait que, face aux menaces extérieures, ils défendront l’intégrité de la nation, quelles que soient les alternances démocratiques.

Pour les armées elles-­mêmes, au-­delà des effectifs mobilisés, l’articulation cohérente de leur image à la finalité combattante de l’engagement est une des clés d’un recrutement et d’une fidélisation efficaces. Les travaux des sociologues montrent que, depuis la professionnalisation, la motivation à s’engager s’est progressivement réarticulée à une finalité plus claire ; à un choix expliqué par la recherche de qualifications techniques utiles à une insertion professionnelle à la fin des années 1990 s’est substitué un discours centré sur le service du pays par les armes. Cependant, pour l’ensemble des jeunes Français, l’image des armées demeure floue et lointaine. La manière dont chaque armée se donne les moyens de se faire connaître, en particulier auprès de la jeunesse, par le biais de dispositifs qui lui sont propres, contribue, bien davantage que ces missions éclatées et uniformisantes, à construire une image fiable et solide de son identité. En l’état actuel, les chiffres rendent compte d’une situation globalement stabilisée en matière de recrutement et de fidélisation, mais ces équilibres sont fragiles.

À moyen terme, si ces engagements physiques et médiatiques intérieurs devaient monter en puissance, c’est tout le profil du recrutement et de la formation des militaires qui en serait modifié. Il faudrait alors assumer l’hypothèse que les armées soient moins efficaces dans leur mission première : faire la guerre.

Note

(1) Dennis Anne, Sylvain Chareyron et Yannick L’Horty, « Les effets du service militaire volontaire sur l’insertion des jeunes : un bilan complet après deux années d’expérimentation », Rapport de recherche, Travail, Emploi et Politiques Publiques, FR CNRS 3435, no 2019-03, p. 4.

Légende de la photo en première page : Déploiement de l’opération « Sentinelle » à l’aéroport de Toulouse, en 2017. (© Fred Marie/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI n°158, « Présidentielle 2022 : qui sera chef des armées ? », Mars-Avril 2022.

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