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L’exemple de Gis Art Artillery. L’innovation par le bas, vainqueur en Ukraine ?

Beaucoup de travaux ont été menés sur les processus d’innovation et les conditions nécessaires à leur réalisation. L’un des aspects les plus fascinants en la matière tient à la manière dont cette innovation peut venir « par le bas », et non des institutions, pour ensuite se généraliser et produire des effets stratégiques majeurs. Le système ukrainien Gis Art Artillery en est un exemple particulièrement pertinent.

Le combat d’artillerie ne consiste pas uniquement à savoir pointer son canon et à tirer. Encore faut-il savoir vers quoi. Cela nécessite certes des capteurs – de l’observateur d’artillerie aux drones –, mais aussi une capacité à transmettre et à traiter les coordonnées de tir, en particulier dès lors que le renseignement n’est pas lié à une unité de feu en particulier. L’affaire est d’autant plus importante que l’artillerie ne sert pas seulement à appuyer différentes unités d’infanterie au contact, mais aussi à opérer des frappes dans la profondeur ou encore des frappes de contre-­batterie. Face à cette diversité d’actions à mener plus ou moins simultanément, ce n’est pas un hasard si les premiers systèmes réellement numérisés qui apparaissent dans les années 1980 sont destinés aux artilleries, que ce soit en France (ATLAS), aux États-Unis (TACFIRE) ou même en Afrique du Sud, où ils permettent d’exploiter à plein les capacités des obusiers G‑5 et G‑6 en Angola.

Calculer plus vite, partout

La question s’est également posée en Ukraine en 2014, avec à la clé une double innovation issue d’un officier de la 55e brigade d’artillerie ukrainienne, Yaroslav Sherstyuk. Dans un premier temps, il a développé une application permettant de calculer plus rapidement les coordonnées de tir nécessaires aux batteries d’obusiers D‑30. L’application était téléchargeable via smartphone sur des forums sécurisés mis en place par les Ukrainiens et il supervisait personnellement chaque installation. C’est cette première innovation qui avait fait l’objet d’un rapport de la firme Crowdstrike, selon laquelle elle aurait été contaminée par le groupe russe Fancy Bear, permettant à l’armée russe de localiser les batteries. Le rapport avait ensuite été largement critiqué, notamment parce que le maliciel ne permettait pas de récupérer les données de géolocalisation et ne pouvait donc pas servir à des missions de contre-batterie (1).

Entre-temps, Yaroslav Sherstyuk a intégré Ukropsoft, une firme spécialisée dans le développement de logiciels et d’applications utilisant la géolocalisation qui a notamment produit le logiciel Gis Art, au profit de firmes de transport ou encore d’immobilier. Sherstyuk l’a adapté, ouvrant ainsi la voie à une deuxième innovation. Le Gis Art for Artillery s’inspire d’applications comme Uber pour les adapter à l’appui-­feu. Le principe consiste pour une unité à effectuer une demande d’appui via l’application installée sur un smartphone civil avec une série de données utiles : localisation de la cible – en utilisant des templates Google Maps permettant leur géolocalisation –, volume de feu demandé, etc. L’unité d’artillerie ou de drones la plus proche reçoit ainsi la « commande » et peut alors traiter la cible. L’unité demandeuse peut par ailleurs utiliser un drone, qui permet de demander de nouvelles frappes ou de rectifier les coordonnées après avoir vu en direct le résultat des frappes.

L’ergonomie du Gis Art for Artillery ne repose pas uniquement sur une interface relativement intuitive, mais également sur le hardware. L’application est chargée sur un smartphone, ce qui évite d’avoir à emporter avec soi un terminal spécifique, le smartphone étant lui-même et par définition un système de communication. Entre les communications militaires et les ordinateurs nécessaires, l’économie en poids et en encombrement ou encore en besoin d’approvisionnement électrique est donc notable. Ce premier aspect est en soi révolutionnaire : une armée ayant un très faible budget a ainsi pu bénéficier d’un système adapté à ses besoins et ergonomique pour l’utilisateur. Le système est par ailleurs distribué entre les smartphones, et n’est donc pas vulnérable à la frappe sur un poste de commandement, par exemple. Développé par un artilleur, il est également intelligent et prend en compte ce qui est possible en termes de portée.

Une efficacité redoutable

Selon Trent Telenko, le système joue surtout pleinement son rôle de « fluidificateur » des demandes de feux. Le délai nécessaire entre l’expression de la demande et le premier tir serait ainsi passé de 20 minutes à 30 secondes, contre 15 minutes à une heure actuellement dans les forces américaines (2). Cette dimension temporelle est importante : plus le temps passe, plus la cible est susceptible de bouger, rendant obsolètes les coordonnées de tir.

On comprend bien l’intérêt de la rapidité en termes d’économie des forces. Frapper la cible au moment où elle se trouve toujours à l’endroit où elle a été localisée permet d’éviter le gaspillage de munitions et d’avoir à relancer une nouvelle frappe. La frappe est donc plus efficace et la « kill chain » plus efficiente. Mais le Gis Art for Artillery n’est pas qu’un système permettant d’éviter les remontées et les redescentes d’informations au travers des couches hiérarchiques en connectant les utilisateurs. Toujours selon Trent Telenko, il semble avoir évolué en un système de commandement-contrôle, ou pouvoir opérer le commandement des grandes unités ukrainiennes en y injectant lui-­même des ressources informationnelles auxquelles les unités sur le terrain n’ont pas accès – imagerie satellite commerciale ou fournie par des alliés, etc. De même, le commandement peut jouer sur les ordres de priorité dans les frappes.

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