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Quelle souveraineté économique pour la Russie ?

Alors que Moscou s’est employée à reprendre le contrôle de son économie et de ses ressources depuis le début des années 2000, la mise en place de sanctions contre le pays en 2014 a encouragé la Russie à accélérer sa politique de souverainisation de son économie. Si certaines mesures ont indiscutablement porté leurs fruits, les récentes sanctions instaurées depuis l’invasion de l’Ukraine vont mettre à l’épreuve l’ensemble du système économique et industriel du pays.

epuis quelques années, la politique économique menée par le gouvernement russe a pour principal objectif de conforter l’indépendance stratégique de la Russie. Il s’agit à la fois de réduire les dépendances à l’égard des importations et du système financier occidental tout en donnant à la Russie les moyens de rester une puissance industrielle autonome. Cette politique dite de substitution des importations (importozameschenie) s’appuie sur les ressources naturelles d’un pays-continent et les savoir-faire hérités de la période soviétique. Elle a connu des réalisations importantes dans plusieurs domaines (agriculture, système financier, nouvelles technologies de l’information) mais n’est pas exempte de contradictions. En effet, elle oscille entre la tentation autarcique consistant à promouvoir des technologies exclusivement russes et la volonté de s’appuyer sur des partenariats internationaux afin de contribuer à la modernisation de l’économie.

La reprise en main des ressources du pays

Au début des années 2000, les autorités russes ont entrepris de réaffirmer leur contrôle sur les ressources nationales aux dépens des oligarques et des multinationales étrangères. Le Kremlin a repris en main le monopole gazier Gazprom et a transformé la compagnie étatique Rosneft en une major pétrolière russe à coups d’expropriations (affaire Ioukos) et de rachats d’actifs. De plus, les autorités russes encouragent une politique de diversification des voies d’exportation des hydrocarbures afin de réduire la dépendance de la Russie vis-à-vis des États de transit et du marché européen. Dans les autres secteurs jugés stratégiques, le gouvernement russe met en place des holdings étatiques selon une logique sectorielle (complexe militaro-industriel, aéronautique, spatial, nucléaire). Au niveau financier, le Kremlin profite de l’afflux de pétrodollars pour rembourser en quelques années l’ensemble de la dette héritée des années 1990 et de l’époque soviétique avant d’accumuler des réserves financières (banque centrale, fonds souverains). Mais si le Kremlin remet l’État russe au centre du jeu, il ne remet pas en cause l’insertion de la Russie dans l’économie mondiale : les réserves financières sont majoritairement placées en bons du Trésor américain, des pans entiers de l’économie restent aux mains d’oligarques ayant enregistré leurs avoirs dans des paradis fiscaux occidentaux tandis que de nombreux secteurs de l’économie sont largement dérégulés (industrie légère, distribution mais aussi nouvelles technologies de l’information). Forte de ses pétrodollars, la Russie importe une bonne partie des biens d’équipement et de consommation mais aussi des produits alimentaires qu’elle consomme. En 2012, l’adhésion du pays à l’OMC semble parachever cette intégration dans la mondialisation, avec à la clé une baisse progressive des droits de douane.

Mais à partir de 2014, les sanctions internationales ont mis en évidence la dépendance russe vis-à-vis du système financier occidental et des importations dans nombre de secteurs vitaux de l’économie. Elles incitent le Kremlin à infléchir sa politique dans le sens d’une réindustrialisation et d’une autonomisation de l’économie russe. En avril 2014, le gouvernement adopte un programme intitulé « Développement de l’industrie et amélioration de sa compétitivité » qui définit un certain nombre d’objectifs à atteindre à l’horizon 2030. En août 2015, il crée la Commission de substitution des importations avec deux instances, l’une consacrée à l’industrie civile et l’autre au complexe militaro-industriel.

Le succès de la politique agricole russe

La politique de substitution des importations a connu les succès les plus importants dans le domaine agricole grâce à la conjonction de plusieurs facteurs : outre l’embargo sur les produits alimentaires occidentaux décidé par le Kremlin en représailles aux sanctions occidentales, le secteur a bénéficié de la dévaluation du rouble ainsi que de la mise en place d’une politique structurée de soutien à la filière dès le milieu des années 2000.
Les résultats de cette politique volontariste sont probants. Ainsi, la part des importations dans la consommation totale de viande en Russie est passée de 46 % en 2005 à 6 % en 2020. Cette évolution favorable a été obtenue grâce à des investissements importants dans l’élevage porcin et avicole dont les productions ont connu une hausse respective de 40 % et de 30 % entre 2013 et 2019. De fait, les contre-sanctions appliquées par le Kremlin sur les produits agricoles occidentaux ont permis au pays d’atteindre l’autosuffisance alimentaire en moins de dix ans alors que la Russie importait massivement des produits agroalimentaires depuis les années 1990.

De plus, alors que l’URSS importait du blé d’Occident, la Russie est redevenue un grand exportateur de céréales concurrençant les grands céréaliers occidentaux sur les marchés internationaux. La Russie s’est notamment imposée comme le premier exportateur mondial de blé depuis 2016 avec une part de marché d’environ 20 % du commerce mondial. En 2020, les exportations agroalimentaires russes ont atteint le niveau record de 30 milliards de dollars, un chiffre supérieur aux revenus tirés des exportations de gaz naturel la même année (26 milliards). Cette même année, la Russie est devenue exportatrice nette de produits agricoles pour la première fois dans son histoire récente : entre 2013 et 2020, les exportations agroalimentaires russes ont été multipliées par trois tandis que les importations ont été divisées par deux.

L’enjeu de l’indépendance du système financier

En 2014, la Russie subit également les premières sanctions financières occidentales : la banque Rossia se voit interdite d’utiliser les cartes Visa et MasterCard tandis que le parlement européen appelle à exclure la Russie du système de messagerie financière SWIFT. Afin de faire face à un durcissement potentiel des sanctions, la banque centrale russe décide de créer le Système de messagerie financière russe (SPFS) qui se veut l’équivalent national du SWIFT et doit permettre aux banques russes de continuer à opérer des transactions de manière indépendante. L’utilisation du SPFS a augmenté à mesure que les banques russes ont rejoint le réseau et a représenté plus de 20 % des opérations interbancaires en Russie en 2020.

Fin 2021, près de 340 banques sont connectées au SPFS dont 38 banques étrangères dans 9 pays (une vingtaine de ces banques sont biélorusses). Moscou tente désormais de favoriser son internationalisation grâce notamment à des interconnections avec les systèmes chinois CIPS et iranien SEPAM.

En avril 2015, la Russie a lancé le Système national des cartes de paiement (NSPK) qui garantit le fonctionnement de l’ensemble des cartes délivrées par des banques russes sur le territoire national même en cas de sanctions occidentales. Dans le même temps, la Banque centrale russe crée le système de paiement par carte « Mir ». À partir de 2018, le paiement des salaires des fonctionnaires et de l’ensemble des allocations sociales est effectué obligatoirement sur les cartes Mir, ce qui est justifié par la volonté des autorités russes d’assurer le fonctionnement de l’État et de ses obligations sociales de manière indépendante. Cette politique volontariste a porté ses fruits puisqu’en 2021, 87 % de la population russe possède la carte Mir, qui est devenue le principal moyen de paiement pour 42 % des Russes, dépassant ainsi en popularité les concurrents occidentaux.

À propos de l'auteur

David Teurtrie

Maitre de conférences à l’Institut catholique de Vendée, chercheur associé à l’Inalco et auteur de Russie : le retour de la puissance (Dunod, 2024), récompensé par le prix Albert Thibaudet de l’Académie des sciences morales et politiques.

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