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Quelle souveraineté économique pour la Russie ?

Dans le même temps, la Banque centrale de Russie (BCR) a entrepris de diversifier ses réserves aux dépens du dollar : en 2018, la BCR s’est séparée de la grande majorité de ses bons du trésor américain dont le montant est passé de 100 milliards à moins de 10 milliards de dollars, ce qui constitue un véritable tournant dans sa politique et une première parmi les grandes puissances émergentes. Dans le même temps, la banque centrale russe convertissait 44 milliards de dollars en yuans, soit près du quart des réserves mondiales dans cette monnaie, faisant de la Russie le principal investisseur étranger dans les bons du trésor chinois. Par ailleurs, la banque centrale russe a mené une politique volontariste d’augmentation de ses réserves en or dont la Russie est le troisième producteur mondial. En 2018, la BCR est devenue le cinquième détenteur de réserves d’or devant la Chine. En juin 2021, ces réserves ont atteint le niveau record de 600 milliards de dollars. Début juillet 2021, la structure des réserves de la BCR reflète la politique de diversification voulue par les autorités russes : l’euro représente 32,3 % du total devant l’or (21,7 %), le dollar (16,4 %), le yuan (13,1 %) et la livre sterling (6,5 %). La dédollarisation du fonds souverain russe, le Fonds national de Bien-être (FNB), a été encore plus radicale : en juillet 2021, le ministère des Finances a liquidé l’ensemble des actifs du FNB libellés en dollars qui représentaient encore 35 % du total : la nouvelle répartition fait la part belle à l’euro (40 % du total), au yuan (30 %) ainsi qu’à l’or (20 %).

Par ailleurs, les autorités russes ont entrepris de diminuer la dépendance du budget aux revenus tirés des hydrocarbures. En dix ans, la part des hydrocarbures dans les revenus budgétaires de la Russie a baissé tendanciellement, passant de la moitié à environ un tiers du total. En effet, outre la politique de diversification de l’économie russe qui a des effets progressifs, le gouvernement russe poursuit une politique budgétaire conservatrice associée à une diversification des revenus fiscaux : ainsi, en 2021, il a fixé à 45 dollars le prix du baril inscrit dans le budget, ce qui a permis à la Russie de renouer avec un confortable excédent budgétaire (à hauteur de 0,4 % du PIB) grâce à un prix moyen de près de 70 dollars le baril.

L’industrie russe : une situation plus contrastée

Dans le domaine de l’industrie nucléaire, le géant russe Rosatom est devenu un acteur pratiquement incontournable en s’imposant comme le principal exportateur mondial de centrales. De même, le complexe militaro-industriel, qui s’appuie majoritairement sur des technologies soviétiques et russes, a accru son autonomie avec le durcissement des sanctions internationales depuis 2014. La principale difficulté a consisté à faire face à la rupture des liens industriels avec l’Ukraine, dont les usines héritées de l’URSS fournissaient de nombreuses pièces détachées. La Russie était notamment très dépendante de l’Ukraine pour la motorisation de ses navires militaires, ce qui a ralenti le renouvellement de la flotte dans l’attente de mise au point de turbines de fabrication russe. Le pays n’en reste pas moins le deuxième exportateur mondial d’armements, même s’il doit faire face au durcissement des sanctions américaines depuis 2017, ainsi qu’à une concurrence accrue à l’international. Le domaine spatial a longtemps été celui qui a fait l’objet de la coopération la plus fructueuse avec l’Occident : construction et exploitation commune de la Station spatiale internationale, lancement des Soyouz depuis la Guyane française, exportation de moteurs de fusées vers les États-Unis. Néanmoins, ces coopérations ont eu tendance à se restreindre ces dernières années pour des raisons politiques mais aussi du fait de la relance du secteur spatial américain qui a retrouvé son autonomie vis-à-vis du partenaire russe. Malgré les difficultés du secteur, la Russie n’en reste pas moins l’une des trois principales puissances spatiales maîtrisant l’ensemble du spectre (lanceurs, fabrication de satellites civils et militaires, système de navigation par satellites GLONASS).

L’industrie aéronautique civile a quant à elle souffert d’une politique erratique oscillant entre intégration dans les chaînes de production internationales et velléités de relancer la production de modèles hérités de l’Union soviétique. Les autorités russes ont fait le choix de subventionner le lancement de modèles entièrement nouveaux réalisés en coopération avec des partenaires occidentaux : il s’agit de l’avion régional SSJ-100 ainsi que du moyen-courrier MC-21. Ce choix a été critiqué en interne par les partisans d’une modernisation des appareils hérités de la période soviétique qui ont l’avantage de ne pas dépendre des technologies occidentales. Devant l’augmentation des sanctions, les autorités russes ont décidé de « russifier » le SSJ-100 et le MC-21 en produisant le maximum de pièces en Russie tout en élaborant une nouvelle ligne de moteurs d’avion.

Dans l’industrie automobile, le choix a été fait de favoriser l’implantation des grands constructeurs internationaux : ces derniers sont exemptés de droits de douane en échange de la construction d’usines d’assemblage en Russie et de la localisation progressive de la production des pièces détachées sur le territoire russe. Quant à Avtovaz, le principal constructeur automobile russe qui produit les Lada, il est détenu aux deux-tiers par le français Renault. Si cette approche a été un succès en termes d’augmentation et de modernisation de la production automobile en Russie, elle a accru la dépendance du secteur aux pièces détachées et aux technologies étrangères.

Dans le domaine des nouvelles technologies de l’information, la Russie est le seul pays avec la Chine à disposer de solutions numériques indépendantes et performantes qui soient capables de concurrencer les GAFAM sur le marché intérieur. Il s’agit notamment du moteur de recherche Yandex, du réseau social VKontakte, de la messagerie Mail​.ru ou encore des sites de e-commerce Ozon et Wildberries. La messagerie instantanée Telegram n’est pas basée en Russie mais à Dubaï, du fait des relations difficiles entre son créateur Pavel Durov et les autorités russes. Cependant, après une période de tensions, il semble qu’un rapprochement ait eu lieu, qui s’est concrétisé par un prêt consenti à Telegram par le Fonds russe pour les investissements directs. Telegram fait désormais figure d’alternative à WhatsApp et à YouTube (chaînes Telegram), tout particulièrement dans le segment russophone d’Internet. Par ailleurs, les autorités russes ont légiféré pour inciter les administrations publiques et les entreprises étatiques à s’équiper en logiciels de conception russe ainsi qu’en systèmes d’exploitation russes basés sur Linux. Les autorités russes ont également multiplié les actes législatifs destinés à réguler l’Internet russe, avec une volonté claire de renforcer le contrôle étatique sur les contenus mais aussi de protéger les sociétés russes du secteur face aux géants américains. Plus largement, les autorités russes travaillent à la construction d’un Internet russe souverain ayant à terme la possibilité de fonctionner de manière indépendante de l’Internet mondial sur l’ensemble de sa structure (matérielle et applicative).

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