Magazine Diplomatie

Le Royaume-Uni dans le monde d’après le Brexit

D’une ambition mondialiste au volontarisme diplomatique

C’est cette même perception du Royaume-Uni comme étant incontournable qui est derrière les ambitions du pays en matière de politique étrangère. Avec le Brexit, le Royaume-Uni allait (re)devenir un acteur de premier plan, un poids lourd diplomatique ; en bref, il allait faire entendre une voix nouvelle sur la scène internationale, celle du « Global Britain ». Ce serait « une force du bien (12) », terminologie qui n’est pas sans rappeler le projet états-unien des années 2000, qui voulait combattre « l’axe du mal ».

Cette réorientation stratégique s’est traduite par une rénovation des institutions britanniques. Dès 2016, Theresa May crée le ministère du Commerce international, tandis qu’en 2020, le ministère des Affaires étrangères fusionne avec le ministère pour le Développement international. Le nouveau département, baptisé Foreign, Commonwealth and Development Office, a pour objectif de maximiser l’influence mondiale du Royaume-Uni, alliant diplomatie et soutien au développement. Du côté du ministère de la Défense, pas de refonte, mais une augmentation substantielle de la dotation décidée en 2020, à hauteur de 24 milliards de livres sur quatre ans, « la plus grosse augmentation suivie du budget militaire depuis la guerre froide (13). »

L’approche des trois ministères est volontariste. Le premier promeut les intérêts économiques du pays en faisant l’article de tout ce qu’il a à offrir : «  Food is GREAT ! », clame une vidéo officielle à destination du marché chinois. Le second soutient ostensiblement le développement mondial, et voici Johnson qui se vante, le 11 juin 2021, au sommet du G7 en Cornouailles, des 100 millions de doses de vaccins promises à COVAX (moins que la France, moins que l’Allemagne). Le troisième soigne ses alliances hors de l’UE : Londres prend part à l’alliance AUKUS, qui annule la commande par l’Australie de sous-marins français. Paris fait peu de cas de l’alignement britannique.

Quand pour les États-Unis, hyperpuissance s’il en est, proclamer la lutte contre « l’axe du mal » revenait à mettre des mots sur une politique étrangère déjà à l’œuvre, pour le Royaume-Uni post-Brexit, « Global Britain  » est pour le moment un vœu pieu plutôt qu’une politique effective. Il ne suffit pas de décréter qu’on est aussi incontournable qu’infaillible pour le devenir du jour au lendemain. À l’été 2021, la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan met à l’épreuve les ambitions mondialistes britanniques. Alors que la prise de la capitale est imminente, le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères, M. Raab, partent chacun en vacances. L’aéroport de Kaboul est submergé de personnes tentant de fuir la terreur à venir, mais Raab est aux abonnés absents. Il délègue, temporise, finit par rentrer à Londres et démissionne en septembre, n’ayant pas été à la hauteur de la situation. En novembre, Raphael Marshall, qui a travaillé pour la cellule de crise du ministère pendant l’évacuation de Kaboul, livre au Parlement britannique un témoignage accablant (14) : désorganisation et décisions malavisées se sont accumulées au cours de ces cruciales journées d’août, si bien que des milliers de personnes qui pouvaient légitimement compter sur la protection britannique (soldats britanniques ou afghans, personnel diplomatique, ou quiconque pouvant être accusé par les talibans d’avoir collaboré avec l’Occident) ont été abandonnées sur place. Kaboul chute ; Londres déchante. Elle place ses pions sur l’échiquier mondial, mais peine à occuper le centre du plateau. En cause, notamment, les marques durables qu’ont laissé sur le Royaume-Uni la virulente campagne référendaire et la laborieuse période de négociations qui l’a suivie.

Royaume-Uni : votes pour le « Leave » (sortie de l’UE) au référendum de 2016

De l’aspiration à l’unité, à un pays divisé

Le vote Leave, et l’organisation du référendum avant lui, ne peuvent être réduits à un calcul rationnel destiné à lancer le pays dans une entreprise de conquête des marchés et des ambassades par-delà les océans. C’était aussi et de diverses façons la promesse d’une réunion, du dépassement des fractures du pays.

L’homme à l’origine du référendum, David Cameron, y a vu l’occasion d’en finir une fois pour toutes avec le clivage europhiles/europhobes qui déchirait le Parti conservateur. Si, six ans après, ce dernier ne revient pas sur la décision de quitter l’UE, le processus lui a tout de même coûté deux Premiers ministres. Le parti s’en est finalement sorti grâce à Boris Johnson qui a réussi, avant d’être rattrapé par des scandales politiques, à rendre le Brexit effectif.

Le Parti travailliste, qui n’est jamais parvenu à afficher une position sinon unanime, du moins perçue comme crédible sur le Brexit, ne s’en est pas encore remis. La défaite des travaillistes à la législative partielle de Hartlepool au printemps 2021 (premier scrutin depuis la victoire des conservateurs en 2019) était aussi celle d’un candidat Remain dans une circonscription qui avait voté à 70 % pour le Brexit.

Plus largement, les eurosceptiques avaient promis aux Britanniques que ce malaise national diffus, ce je-ne-sais-quoi qui les empêchait de définir et d’afficher leur identité collective, disparaîtrait du royaume avec le drapeau étoilé. Ce n’est pas exactement ce qu’il s’est passé.

Certes, les tensions entre l’Écosse et l’Angleterre ne sont pas nouvelles. Mais le Brexit les a ancrées plus profondément encore, l’Écosse ayant dans sa majorité voté Remain en 2016 (voir schéma ci-contre). De plus, la sortie de l’UE a donné un nouveau souffle aux indépendantistes, qui voient dans celle-ci une décision anglaise (et dans une moindre mesure galloise) imposée à Édimbourg.

Côté nord-irlandais aussi, on s’accommode mal de la situation actuelle. Après des mois d’atermoiements pendant le mandat de Theresa May, Boris Johnson a rompu la promesse faite à Belfast que jamais, au grand jamais, le divorce avec l’UE ne se ferait au détriment de l’union entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord, que cette dernière ne serait pas séparée du reste du pays par une frontière d’une quelconque nature. Or, c’est exactement ce qu’implique le protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord, qui fait partie de l’Accord de retrait. Pour préserver l’intégrité du marché unique d’une part, dont la République d’Irlande fait partie, et les accords de paix irlandais d’autre part, en vertu desquels les deux Irlande ne peuvent pas être séparées, les produits qui transitent entre l’Angleterre (ainsi que l’Écosse et le pays de Galles) et l’Irlande du Nord sont soumis aux mêmes restrictions, déclarations et inspections que ceux qui vont dans un pays de l’UE. Au-delà des difficultés commerciales que cela entraîne, le symbole est terrible pour les unionistes nord-irlandais, pour qui la relation avec Londres est primordiale, et qui sont traditionnellement des alliés des conservateurs. Ils appellent donc à une renégociation du protocole, appel soutenu par le gouvernement britannique.

De leur côté, les nationalistes de Sinn Féin (favorables à une réunification de l’Irlande du Nord avec la République irlandaise) soutiennent le protocole : le Brexit a donc, comme en Écosse, accentué les tensions autour de la question de la relation avec le Royaume-Uni. Le protocole sera soumis, fin 2024, à un vote de l’Assemblée nord-irlandaise — c’est là une manière de s’assurer que les deux communautés, unioniste et nationaliste, le trouvent équilibré car elles sont toutes deux représentées dans les institutions politiques de Belfast. Ce sera un moment de vérité, car si l’une des deux communautés, par la voix de ses représentant(e)s, retire son soutien au protocole, c’est tout le fragile équilibre des relations entre l’Irlande, l’Irlande du Nord, la Grande-Bretagne et l’UE qui s’effondrera. D’ici là, de l’eau aura coulé sous les ponts : l’Irlande du Nord tient des élections législatives en mai 2022, pour lesquelles Sinn Féin est donné favori. Le Royaume-Uni et l’UE ont repris des négociations au sujet du protocole, mais le compromis entre sa refonte substantielle (position britannique) et son adaptation marginale (position européenne) sera dur à trouver. En bref, en Irlande du Nord, le Brexit n’est pas terminé.

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