Magazine Diplomatie

« Aujourd’hui l’Ukraine, demain Taïwan ? » : l’impact de la guerre en Ukraine sur les enjeux taïwanais

Taipei fait valoir que Taïwan — verrou géopolitique insulaire pour l’accès direct de la Chine au Pacifique — occupe, dans l’aire indopacifique, une position stratégique vitale pour les Américains et les Japonais, et une place essentielle sur le marché global des semi-conducteurs. Toutes les parties sont prévenues, au moins depuis 2005, de l’objectif de Pékin de ramener, de gré ou de force, la « province de Taïwan » dans le giron de la mère patrie (2). Taipei ne cesse de rappeler la pérennité du Taiwan relations act (TRA), voté par le Congrès américain en 1979. Le TRA n’est pourtant pas un traité de sécurité mutuelle, et n’offre pas la garantie d’une intervention américaine en cas d’attaque chinoise. Mais il exige que l’Amérique « maintienne la capacité de résister » de l’île par l’engagement « à lui fournir les armes de guerre défensives nécessaires à sa sécurité », sauf en cas de remise en cause du statu quo par une déclaration d’indépendance. La Maison-Blanche, tout en s’en tenant à la reconnaissance diplomatique de la seule Chine de Pékin actée en 1972, a régulièrement exprimé son soutien à la souveraineté et à l’intégrité de Taïwan, et a augmenté ses livraisons d’armes depuis 2017 : le président Trump dans le cadre de son bras de fer de puissance avec Pékin et le président Biden en continuation du « pivot vers l’Asie » lancé par Obama, mais aussi en défense de la démocratie taïwanaise.

Les États-Unis doivent-ils sortir de leur « ambiguïté stratégique » ?

Concernant une éventuelle agression contre Taïwan, Washington maintient « l’ambiguïté stratégique », qui entend laisser l’adversaire dans l’incertitude et le faire hésiter à s’engager dans un conflit — sauf à ce Pékin considère comme une faiblesse potentielle ou une hésitation à agir. À deux reprises en 2021, le président Biden a semblé vouloir sortir de « l’ambiguïté » en déclarant que les États-Unis avaient le même « engagement sacré » envers Taïwan que celui qu’ils avaient envers leurs alliés conventionnels, en citant l’article 5 du traité de l’OTAN (qui prévoit l’automaticité de la défense mutuelle) (3). Dans les deux cas, son administration a rétropédalé, pour en revenir à « l’ambiguïté stratégique ». Cependant, alors que se multiplient les incursions aériennes de Pékin autour de Taïwan, et plus encore après l’agression russe, de nombreuses voix bipartisanes s’élèvent à Washington pour demander l’adoption d’une « clarté stratégique » (4). Sans sortir du principe de « la Chine unique » et du statu quo, elle ferait savoir à Pékin que tout recours à la force entraînerait une réponse militaire pour défendre Taïwan — ce qui impliquerait également de consolider rapidement les perspectives d’alliances d’endiguement de la Chine, du QUAD et de l’AUKUS.

<strong>Taïwan, en arrière-plan de la « prudence de Pékin » face à la guerre en Ukraine</strong>
Depuis le 24 février, la Chine s’abstient de condamner « l’opération militaire spéciale » de la Russie en Ukraine. Elle reprend l’argumentaire de Moscou sur les ingérences occidentales en Ukraine, en les mettant en parallèle avec les soutiens occidentaux à Taïwan. Elle est cependant gênée par une intervention russe qui heurte de front plusieurs principes fondamentaux de sa diplomatie : la souveraineté des États, leur intégrité territoriale, l’intangibilité de leurs frontières et la non-ingérence dans les affaires intérieures. En martelant que « Taïwan, partie intégrante inaliénable du territoire chinois, relève des affaires intérieures de la Chine, tandis que la question ukrainienne est un différend entre la Russie et l’Ukraine, qui sont deux États », Pékin exprime sa hantise du séparatisme, alors qu’il est mis en œuvre par Vladimir Poutine en Crimée et dans le Donbass.

Relevant l’absence d’intervention de l’OTAN en Ukraine, la Chine est-elle susceptible d’en profiter pour attaquer Taïwan ? La loi anti-sécession de 2005 prévoit l’emploi des moyens militaires s’il y a déclaration d’indépendance de l’île, ou intervention militaire étrangère. Or, le statu quo n’a pas évolué à Taïwan, et Pékin a été pris de court par l’ampleur des sanctions internationales américaines et européennes contre la Russie. Une intervention contre Taïwan se traduirait par des sanctions majeures extrêmement pénalisantes pour l’économie chinoise. Les Occidentaux iraient-ils au-delà ? À la différence de l’Ukraine, une réponse militaire directe des États-Unis et de leurs alliés pour soutenir Taïwan n’est pas inenvisageable.

On fera donc l’hypothèse que Pékin préférera, au moins à court terme, le maintien du statu quo à un coup de force contre Taïwan, militairement aléatoire, et potentiellement très coûteux économiquement et politiquement. La Chine travaille sur le temps long : l’échéance ultime fixée par Xi Jinping pour la « réunification avec Taïwan » est 2049, pour le 100e anniversaire de la République populaire…

Initié en 2007, le Dialogue de sécurité quadrilatéral (QUAD) regroupe les États-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde pour des coopérations économiques, élargies ensuite aux questions diplomatiques et de défense. Ayant entériné le concept d’« Indopacifique libre et ouvert » (d’origine japonaise, puis repris par l’administration Trump), le président Biden entend renforcer le volet sécuritaire régional. Alors qu’un élargissement à Singapour, à la Corée du Sud et au Royaume-Uni est envisagé (QUAD+), Taïwan a demandé, en septembre 2021, à intégrer le groupe — sans réponse à ce jour. Pékin dénonce « une version indopacifique de l’OTAN » : le QUAD est pourtant très loin de constituer une alliance formalisée face à la Chine, plus encore depuis le refus de l’Inde de condamner l’agression contre l’Ukraine et d’appliquer des sanctions contre Moscou (5). L’AUKUS (Australie, Royaume-Uni, États-Unis) est un partenariat militaire et sécuritaire visant à contenir l’expansionnisme chinois dans la zone indopacifique. Il a émergé le 15 septembre 2021, lors de l’annulation du contrat de livraison de sous-marins français à l’Australie. Il ne prendra forme qu’à long terme. Quoi qu’en dise Pékin, le QUAD, et encore moins l’AUKUS, n’ont évidemment pas, à ce jour, la même portée stratégique que l’OTAN, et n’offrent donc pas de nouvelle garantie de sécurité à Taïwan.

0
Votre panier