Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

La Russie et l’Afrique : la stratégie du jeu de go

(c) Kremlin.ru

Alors que l’influence russe en Afrique est grandissante, la guerre en Ukraine et les sanctions infligées à Moscou ne seront pas sans conséquences sur les capacités de développement des activités russes en Afrique.

Le temps n’est plus — au début du XXe siècle — où le poète Goumiliov chantait la girafe mélancolique qui errait solitaire sur les rives du lac Tchad. Goumiliov a été fusillé par Staline et la Russie se désintéressait de l’Afrique. Pendant longtemps, l’Afrique pour les Russes était principalement la lointaine Éthiopie, royaume orthodoxe d’où venait, disait-on, Hannibal, l’esclave noir affranchi par Pierre le Grand et devenu général, arrière-grand-père du grand poète Pouchkine. La guerre froide et la décolonisation ont soudainement suscité l’intérêt de Moscou pour un continent ignoré jusqu’alors et qui devenait un champ de bataille dans la guerre des blocs.

Un enjeu avant tout idéologique pour l’Union soviétique

Mais même dans sa lutte contre l’impérialisme, l’URSS n’a vraiment découvert l’Afrique que tardivement, et paradoxalement au moment des décolonisations. Il est vrai que les mouvements de libération marxistes et anti-impérialistes avaient été soutenus, quoique assez mollement, depuis longtemps. Mais les nouveaux États indépendants échappaient désormais à la tutelle coloniale, se montraient capables de diversifier leurs relations extérieures, et surtout voyaient arriver au pouvoir des équipes souvent pénétrées de culture marxiste-léniniste, d’ailleurs parfois acquise en Russie même, à l’université Lumumba ou à l’académie militaire Frounzé. Comme l’indique Arnaud Jouve, journaliste à RFI, l’URSS a formé jusqu’à sa chute 60 000 Africains en Russie et 240 000 en Afrique même. La Russie soviétique a livré dans le même temps des armements rustiques et adaptés aux nouvelles armées africaines, a formé des officiers, et entraîné les hommes.

Les bases de l’influence russe sont d’abord les mouvements de libération, longtemps cultivés avant leur arrivée au pouvoir : ANC en Afrique du Sud, FLN en Algérie, FRELIMO au Mozambique, MPLA en Angola, ZAPU au Zimbabwe, PAIGC en Guinée-Bissau-Cap Vert… Plus la décolonisation se passait mal, et plus l’influence soviétique croissait, comme cela a été le cas dans les anciennes colonies portugaises soumises à de longues guerres jusqu’en 1975. En Angola, le camp socialiste fut mobilisé contre les Portugais et ensuite contre l’Afrique du Sud encore sous apartheid : depuis les « médecins aux pieds nus » cubains jusqu’aux troupes de Castro et aux soldats soviétiques, théoriquement « conseillers militaires ». La Russie soviétique s’est aussi implantée en Éthiopie, à laquelle la liaient des liens séculaires. La caractéristique importante à ses yeux d’être depuis longtemps un État constitué, et surtout l’idéologie marxiste-léniniste du Derg, pouvoir militaire issu du coup d’État de 1974 contre l’empereur Haïlé Sélassié, en faisaient un atout précieux que les Soviétiques se mordirent les doigts d’avoir abandonné un peu vite au profit de la Somalie rivale. Le Dahomey adhère en 1974 au marxisme-léninisme, s’aligne sur l’URSS et devient la République populaire du Bénin avec le président Kérékou.

Mais la diplomatie russe ne s’est pas limitée aux régimes plus ou moins marxistes-léninistes. Elle a noué des alliances avec l’Égypte nationaliste de Nasser (soutien à la nationalisation du canal de Suez en 1956, livraisons d’armes, traité d’amitié et de coopération de 1971), l’Algérie de Boumediene (livraisons d’armes) et le Maroc (visite du secrétaire général du Parti communiste Brejnev en 1961). Le soutien russe à l’éphémère « Groupe de Casablanca » (Algérie, Ghana, Guinée, Mali, Soudan, Libye, Maroc), qui cherchait en 1961 à promouvoir l’unité africaine sous le signe de l’émancipation anti-coloniale, avait amorcé cette évolution. Les préoccupations économiques apparaissaient déjà, avec la bauxite de la Guinée-Conakry par exemple, les crédits ou les livraisons d’armes, la construction de grandes infrastructures (le barrage d’Assouan en Égypte), ou l’exportation de produits agro-alimentaires — un paradoxe, compte tenu des performances soviétiques dans ce domaine. La présence russe n’a cependant pas résisté à l’affaiblissement puis à la chute de l’URSS, ni à la domination sans partage pour un temps du monde occidental et des États-Unis.

À propos de l'auteur

Jean de Gliniasty

Directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), ancien ambassadeur français à Moscou (2009-2013) et auteur de Géopolitique de la Russie (Eyrolles, 2018) et Petite histoire des relations franco-russes (L’Inventaire, février 2021).

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