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Too big to fail or too fat to win ? La prise de poids en question

Ces dernières décennies, l’engagement quasi permanent dans des conflits contre-insurrectionnels a conduit les armées occidentales à augmenter globalement la masse de leurs véhicules. Réponse technique simple à un dilemme tactique réel, cet alourdissement n’est pas sans conséquences sur la mobilité, et donc l’efficacité des forces. Le retour à la haute intensité et l’expérience récente du conflit ukraino-russe doivent nous conduire à reconsidérer des menaces et des besoins trop vites oubliés. Alors que certains équipements sont à renouveler, certains équilibres doivent être réévalués, de façon à préserver les aptitudes nécessaires aux succès de nos armées.

Ces vingt dernières années, les engins explosifs improvisés (Improvised explosive devices, IED) ont été de loin la première cause de mortalité des soldats de l’OTAN. Sur l’ensemble des théâtres concernés par la guerre contre le terrorisme (GWOT), 37 % des pertes américaines et 42 % des pertes britanniques leur sont dues. Si l’on considère seulement les pertes au combat, ces chiffres montent alors à 66 % pour les États-Unis et à 52 % pour le Royaume-Uni (1). En ce qui concerne la France, les IED sont responsables de 29 % des pertes sur le terrain afghan et de 39 % sur le terrain malien (soit respectivement 33 % et 48 % des pertes en situation de combat). Au Mali, sur les 22 morts du fait des IED, un seul concernait un passager débarqué, tous les autres impliquant des véhicules (AMX‑10RC, CCP10, P4, VAB, VBL et VPS).

À chaque incident mortel, de nombreuses voix, civiles ou militaires, s’élèvent pour critiquer le manque de protection – et de blindage en particulier – des véhicules. Aux États-Unis, des critiques virulentes ont été émises contre le Department of Defense dès la mi-2003. Donald Rumsfeld fut ainsi interpellé en décembre 2004 à Camp Buehring (Koweït) par un soldat qui lui a demandé : «  Why do we soldiers have to dig through local landfills for pieces of scrap metal and compromised ballistic glass to up-armor our vehicles ? ». Il s’ensuivit une polémique nationale sur le niveau de protection des véhicules. Au Royaume-­Uni, des plaintes ont été déposées en 2009 contre le Ministry of Defence, mettant en cause la faiblesse des équipements.

La crainte des dégâts causés par les IED conduit à renforcer le blindage sur l’ensemble des véhicules

Confrontée dès mars 2003 à la menace IED, l’armée américaine cherche en premier lieu à renforcer la survivabilité des véhicules. Il s’agit, d’une part, d’envoyer davantage de véhicules blindés et, d’autre part, de renforcer les blindages existants, notamment avec les Armor survivability kits, les Marine armor kits pour les HWWMV et les Marine armor systems pour les MTVR. Des blindages improvisés sont même mis en place, entraînant parfois, sous la charge, une usure prématurée des véhicules. Cette même année, les Marines entreprennent de concevoir un véhicule prévu nativement pour résister aux IED. Le projet aboutit en 2007, avec les premiers déploiements des véhicules Mine-resistant ambush protected (MRAP). Quelque 28 000 MRAP sont produits jusqu’en 2012, pour un coût total de l’ordre de 50 milliards de dollars. Du côté britannique, après les vives critiques qui se sont élevées en 2009, année particulièrement mortelle (108 morts britanniques dues aux IED), des véhicules Warthog et des MRAP Ridgeback ont été envoyés en Afghanistan. En 2010, 40 millions de livres étaient affectés au renforcement de la protection des véhicules.

Il est indéniable que les mesures prises ont renforcé la sécurité des véhicules et ont sauvé des vies. Cependant, ces mesures n’ont pas été suffisantes pour neutraliser la menace, bien au contraire. Les attaques sont demeurées tout aussi nombreuses, voire sont allées en augmentant, même si leur létalité moyenne a diminué. Les insurgés, irakiens comme afghans, se sont adaptés de trois façons. La première solution, la plus simple, a consisté à augmenter les charges. La deuxième tenait au ciblage des points faibles des véhicules. En Afghanistan, les charges étaient ainsi disposées de façon à toucher les flancs des MRAP américains. Ceux-ci ont donc encore été renforcés au moyen de plaques de surblindage. Les véhicules, déjà peu réputés pour leur maniabilité et leurs performances en dehors des pistes, s’en sont trouvés encore alourdis. Enfin, la troisième solution, techniquement plus élaborée, fut de recourir à des IED à charge formée (Explosively formed penetrators, EFP). C’est ainsi qu’en Irak, paradoxalement, les morts par IED augmentent alors que des véhicules plus protégés arrivent progressivement sur le théâtre. En 2007, la mortalité due aux IED chute considérablement, mais il s’agit plutôt d’un effet d’une diminution du nombre global des attaques, due au « réveil » des tribus sunnites.

En France, une des réactions aux pertes subies par les équipages de VBL a consisté à acquérir des kits de renforcement du blindage (VBL MK1), appelés de leurs vœux par la majorité des observateurs, mais qui ont eu pour effet de réduire la mobilité des véhicules. Au cœur de la polémique de début janvier 2021, la ministre des Armées, Florence Parly, soulignait ainsi que quelle que soit la force du blindage, les quantités d’explosif utilisées au Mali au cours des derniers mois sont telles que même le meilleur engin blindé ne peut pas protéger les soldats qui s’y trouvent (2).

Même s’il existe de nombreuses solutions pour renforcer la protection d’un véhicule contre les IED (brouilleur, design de la caisse, sièges anti-blast…) et que les moyens attribués à la détection peuvent aussi être mis en cause, le blindage apparaît comme une solution simple, immédiate et évidente à un problème compliqué, mais qui n’est pas sans conséquences. Il existe deux raisons principales à cette focalisation sur le blindage. La première est une raison objective, qui tient à l’augmentation des charges, en qualité comme en quantité. La seconde tient à une préférence, dans ces armées, pour la protection directe (la capacité à survivre à un coup) par rapport à la protection indirecte (la capacité à éviter d’être frappé), ce qui relève de la confiance dans la technologie plutôt que dans la tactique (3). Par conséquent, on assiste, tout au long des années 2010, à une augmentation importante du poids des véhicules. Le Joint light tactical vehicle (JLTV), remplaçant du Humvee, est très critiqué pour son poids et son encombrement (10 à 11 t contre environ 3 t). Bien protégé, mais finalement moins adapté aux théâtres européens et du Pacifique, le JLTV a vu ses commandes réduites tant par l’US Army que par les Marines. De la même façon, le Griffon, remplaçant du VAB, pèse 24,5 t contre 13 à 15 t pour son prédécesseur.

À propos de l'auteur

Isabelle Dufour

Directrice des études stratégiques à Eurocrise.

À propos de l'auteur

Yohann Michel

Research Analyst à l’International Institute for Strategic Studies.

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