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Too big to fail or too fat to win? La prise de poids en question

Le conflit en Ukraine montre qu’une fois les positions des uns et des autres figées, il est difficile de dépasser le blocage tactique dû à l’accroissement de la puissance de feu aux plus bas échelons. Amos C. Fox estime même que, paradoxalement, « today’s technological investments accelerate the death of manœuvre while increasing the possibility of replicating First World War battlefields such as the Somme, Ypres and Verdun – static, defensive, destructive and governed by artillery fire (9) ». Il faut donc s’assurer de disposer de moyens suffisamment mobiles et légers pour reconnaître et façonner le dispositif ennemi, ce que le TTA 106 décrit comme le fait de marcher à l’ennemi : « Porter en sûreté un ensemble de forces vers un ennemi qui n’est pas au contact ou se dérobe, en vue d’établir ou de rétablir ce contact de façon étroite et d’engager le combat pour : a. renseigner ; b. couvrir les mouvements et déploiements des échelons suivants ; éventuellement, s’emparer d’objectifs tactiques (10) ». Il s’agit aussi de limiter sa propre capacité à façonner notre dispositif, de retarder le plus possible le point où il parviendra à fixer nos forces, et de le faire en ayant acquis un ensemble de positions favorables à la manœuvre future ainsi qu’à la défense des positions saisies.

S’il n’y a rien de bien nouveau sous le soleil, les vieilles réponses demeurent donc valables et le hussard reste nécessaire. Or, point de hussards sans montures. Si la supériorité aérienne occidentale a pu laisser croire que cette fonction pouvait être déléguée aux aéronefs (des UAV les plus légers aux avions d’appui-­feu), ces espaces sont désormais également contestés. Des échelons de découverte terrestres doivent rester capables de remplir ces fonctions de recherche du renseignement (qui nécessite discrétion, mobilité et autonomie), de contrôle de grands espaces, de changement rapide de posture, de manœuvres de grande amplitude et de combat de rencontre. Le dernier point empêche de confier ces tâches à des véhicules ne disposant d’aucun blindage : il faut donc accepter les limites de l’outil. Nous ne pouvons simplement pas nous permettre de ne rien avoir entre le Toyota Hilux (et ses semblables) et le véhicule Serval. Enfin, l’exploitation des ruptures dans la profondeur nécessite des véhicules suffisamment autonomes pour enfoncer le dispositif adverse, sans être ralentis trop rapidement (ils le seront nécessairement) par leurs besoins logistiques.

Le terrain afghan, fortement compartimenté et canalisant les flux, contraignait fortement la manœuvre, rendant le déplacement en véhicule blindé hors des axes difficilement concevable dans la majorité des cas, du fait du relief – le VBL y fut d’ailleurs très peu employé. Les MRAP américains, particulièrement adaptés à ce théâtre, ne furent d’ailleurs pas rapatriés pour la moitié d’entre eux, car jugés peu utiles sur d’autres théâtres et trop coûteux à rapatrier puis à remettre en état. D’une manière générale, comme le reconnaissait le lieutenant-­général Michael D. Barbero, directeur du Joint improvised explosive device defeat organization (JIEDDO), devant la commission des Affaires étrangères du Sénat américain, les forces américaines étaient contraintes de « jouer en défense (11) » en Afghanistan, en augmentant à la fois la posture et le matériel défensifs. Cette entrave à la mobilité imposée par la géographie est encore renforcée par l’utilisation de protections et de surblindages. La situation est fort différente sur le théâtre sahélien, où le besoin de véhicules légers, capables de s’éloigner des axes de circulation, demeure. D’ailleurs, les armées françaises le prouvent en lançant des opérations de nomadisation à l’aide de véhicules particulièrement légers, quelques VBL et des 4 × 4 dépourvus de blindages.

Par ailleurs, certains observateurs considèrent que la manœuvre sera tuée par la prépondérance du combat urbain. Ils n’hésitent pas à montrer les difficultés russes en Ukraine, oubliant un peu rapidement que les combats ne s’y limitent pas, et qu’il y a également un énorme coût à laisser ainsi ses propres villes à la merci des feux de l’adversaire – sans compter que les campagnes saisies par l’adversaire se voient dépouillées du matériel nécessaire à leur exploitation. Ce scénario est en partie rejeté par certains, fondant leur analyse sur le faible risque de conflits non limités, et dans lesquels le rôle des forces occidentales se limiterait au soutien aux proxies. Il n’existerait ainsi pas de scénario où les intérêts vitaux des pays occidentaux pourraient être engagés, au point qu’ils aient besoin de véhicules de manœuvre si légers qu’ils entraîneraient un risque important pour l’équipage : les conflits seraient soit limités, soit nucléaires. Or, il faut envisager non seulement les hypothèses d’une tactique dite du salami, mais également les scénarios où il faudrait engager nos forces en dehors de nos frontières, malgré le risque d’emploi de l’arme nucléaire adverse ; par exemple si le choix avait été fait d’engager des forces occidentales en Ukraine pour tenter de prévenir le conflit. Un tel déploiement n’aurait été possible que si une masse importante et bénéficiant d’un minimum de protection avait pu être projetée rapidement : dans l’état de nos moyens de projection, cela ne peut se faire qu’avec des véhicules relativement légers, mais malgré tout protégés. Il n’y a pas ici de solution miracle.

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