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Penser le renseignement. Invasion de l’Ukraine : agir parce qu’on est bien renseigné ou parce qu’on l’est mal ?

Pendant deux décennies, la lutte contre le djihadisme a concentré tous les efforts des services et pesé sur les moyens, les méthodes et les finalités du renseignement. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a cependant rappelé que les fonctions traditionnelles des grands services, en dépit de la pression exercée par la menace terroriste, n’avaient pas changé.

Il s’agit pour eux, comme le rappellent régulièrement leurs responsables, « d’informer le gouvernement, d’éclairer et de faciliter ses décisions ayant trait à la sécurité nationale (1) ». Pour ce faire, les services, et singulièrement ceux de notre pays, sont conçus autour des fonctions, essentielles et entremêlées, de l’exploitation et de l’analyse du renseignement (2) à des fins de diffusion vers les autorités d’évaluations argumentées et utilisables.

« Nous vous devons bien plus que du ciblage »

En 2002 et 2003, c’est ainsi sur la foi des analyses de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) que la France put contrer les affirmations mensongères des États-Unis au sujet des armements non conventionnels irakiens. C’est le même service qui soutint les argumentaires de Paris au plus fort des négociations entre le P5+1 et Téhéran consacrées au programme nucléaire iranien en livrant des éléments précis et recoupés. Et c’est la DRM et la DGSE qui ont été en première ligne face aux menées russes contre l’Ukraine depuis 2014.

Face à une puissance ouvertement hostile, mettant en œuvre une stratégie agressive complexe, mais qu’il n’était pas question de combattre directement, il fallut bien retrouver les pratiques anciennes de l’affrontement entre blocs : contre-­espionnage (3), détection des actions d’influence (4), analyse de l’appareil adverse et des circuits décisionnels, recherche des vulnérabilités, identification des canaux de communication parallèles possibles, évaluation de la rationalité des responsables politiques, examen attentif de la stratégie qu’ils mettent en œuvre, des objectifs qu’ils veulent atteindre et de la doctrine qu’ils suivent.

Les semaines ayant précédé l’offensive russe contre l’Ukraine ont permis d’observer l’apport déterminant du renseignement dans la conduite de manœuvres diplomatiques visant, selon les puissances, leur degré d’information et la qualité de leur analyse, à conduire Moscou à renoncer à ses projets militaires ou à réduire à néant ses tentatives de dissimuler la mobilisation en cours. Le président américain et ses équipes ont ainsi régulièrement rendu publiques (5) des évaluations, mais aussi des renseignements bruts d’une extrême précision (6) afin de contrer la rhétorique russe (7) et de dévoiler le déploiement d’unités de combat aux frontières ukrainiennes, sans naturellement empêcher la guerre (8).

« Outil de réduction de l’incertitude » ?

L’ancien Coordonnateur national du renseignement (CNR) et ancien DGSE Bernard Bajolet avait ainsi qualifié le principal service français dans un article publié en 2014 (9). À défaut de pouvoir à coup sûr prévenir l’avenir, un service de renseignements devait, à ses yeux, être capable d’alimenter les décideurs en analyses pertinentes à même de soutenir une politique, voire d’aider à la concevoir en ouvrant le champ des possibles et en faisant émerger des options.

Est-ce pour avoir failli à cette mission que le général Vidaud, commandant la DRM, a été poussé vers la sortie, moins d’un an après sa prise de fonction ? Dans un entretien accordé au Monde quelques jours après le début de la guerre (10), le chef d’état-­major des Armées, le général Burkhard, avait glissé que les services français s’étaient trompés dans leur évaluation des intentions russes, alors que leurs homologues américains « avaient raison  ». Étonnamment, le même général avait pourtant affirmé dans le même article, quelques lignes tôt, que le «  déclenchement de l’attaque [n’avait pas été] une surprise ».

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