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Penser le renseignement. Invasion de l’Ukraine : agir parce qu’on est bien renseigné ou parce qu’on l’est mal ?

Si le départ du général Vidaud ne semble pas dû à la seule crise ukrainienne, force est de constater que les décisions de cette nature sont rarissimes dans notre pays. En 2015, alors que l’État islamique frappait avec régularité sur le territoire national, ni le DGSI, ni le DGSE, ni même le ministre de l’Intérieur n’avaient été inquiétés. Actée à quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, alors que la guerre entre la Russie et l’Ukraine fait rage, l’éviction du chef du renseignement militaire en dit long sur l’exaspération du CEMA, et peut-être même sur celle du président, et incite à s’interroger sur ses causes.

La DRM, dont la mission est «  d’éclairer la prise de décision des hautes autorités politiques et militaires (11) », aurait-­elle donc échoué à identifier les véritables intentions de Moscou ? Aurait-­elle mal interprété les renseignements recueillis au sujet des unités russes massées aux abords de l’Ukraine ? Et, dans ce cas, pourquoi la DRM serait-­elle plus à blâmer que la DGSE, spécifiquement chargée « de déceler tout risque d’instabilité politique […] et de connaître les individus, les mouvements politiques et les groupes rebelles dont l’organisation, la stratégie et les moyens sont susceptibles de déstabiliser des régions ou des États et de menacer les intérêts français (12) » ?

En admettant publiquement que les services français s’étaient trompés, le CEMA a confirmé le poids de leurs analyses, qu’elles soient pertinentes ou fausses. On se souvient en effet que, dans les jours ayant précédé l’invasion, le président de la République avait multiplié les entretiens avec son homologue russe afin d’empêcher la guerre. Doit-on conclure des critiques adressées à la DRM que la démarche diplomatique du président reposait sur des analyses erronées et était donc, in fine, vouée à l’échec ? Si le chef de l’État, mal conseillé et même induit en erreur, a fait le jeu du Kremlin en entretenant l’espoir d’une sortie de crise sans violence, son courroux est assez compréhensible.

Agir parce qu’on est bien renseigné ou parce qu’on l’est mal ?

Il y a, cependant, plus inquiétant. Si la communauté française s’est trompée, ou si l’un de ses services les plus importants a entraîné les autres dans l’erreur, la recherche des causes de cet échec doit être une priorité (13). Certains responsables ont mis en avant le fait que la DRM était engagée depuis plus de vingt ans, d’abord en Afghanistan puis au Sahel et au Levant, dans des actions de contre-­terrorisme et de contre-­guérilla qui lui avaient fait délaisser ses missions traditionnelles d’évaluations capacitaires ou d’établissement d’ordres de bataille. L’explication est cependant un peu courte, surtout si l’on se souvient que l’Actualisation stratégique présentée le 21 janvier 2021 par la ministre des Armées avait bien identifié la montée des tensions entre puissances (14) et qu’elle avait été déclinée au sein des services, notamment au sein de la DRM et justement au sujet de l’Ukraine (15).

Les erreurs d’appréciation de la menace russe seraient-­elles dues, dès lors, à des biais cognitifs au sein des services, ou à leur tête, voire au plus haut niveau de l’État ? Deux erreurs principales ont d’ores et déjà été identifiées depuis l’invasion de l’Ukraine : d’une part, les puissances occidentales ont surestimé la puissance militaire russe, comme l’a concédé le chef des forces américaines en Europe (16) ; d’autre part, et c’est là le plus grave, des responsables politiques et leurs conseillers ont projeté sur le président russe leurs propres certitudes (17) et leur propre rationalité en estimant que les coûts diplomatique, économique et militaire d’une guerre seraient trop élevés pour que celle-ci soit déclenchée (18). Or, non seulement on ne connaît jamais assez les moyens et méthodes de son adversaire, mais il est également essentiel de comprendre comment il raisonne afin de déceler ses manœuvres et d’identifier les buts qu’il poursuit. Dans son étude magistrale consacrée au raid japonais sur Pearl Harbor, Roberta Wohlstetter (19) avait détaillé les biais de Tokyo (« Les Américains sont faibles et lents ») et de Washington (« Les Japonais n’oseront pas et ne savent pas comment nous attaquer ») à la veille de la guerre.

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