Magazine Moyen-Orient

Israël : une aspiration croissante à la laïcité ou l’exclusion des haredim

L’impulsion vient du Goush Emounim (Bloc des fidèles). Créé en 1974 par le rabbin Moshé Levinger (1935-2015), ce regroupement de militants religieux, orthodoxes et ultra-orthodoxes, devient la force motrice de la colonisation. Ses militants multiplient les coups de main et les occupations « illégales » dans des régions à fort peuplement arabe : ils imposent la création de 36 colonies en Cisjordanie.

Tout change en 1977 : avec l’arrivée au pouvoir de la droite, ces militants travaillent désormais main dans la main avec des coalitions qui partagent leur objectif : le « Grand Israël ». La vision messianique du Goush Emounim sanctifie l’installation des Juifs partout dans cet Eretz Israel que Dieu leur a donné. Et cette rédemption de la Terre rapproche la fin des temps. C’est pour la même raison que les évangélistes américains soutiennent inconditionnellement Israël : ils entendent rassembler tous les Juifs en Terre sainte et les y convertir – de gré ou de force – afin que le Messie revienne et, à la tête des forces du Bien, l’emporte sur celles du Mal lors de la bataille d’Armageddon.

Portrait des Juifs ultra-orthodoxes (haredim) en Israël

Israël, l’État des Juifs ?

Devenus des partis charnières indispensables à toute coalition, les ultra-orthodoxes extorquent à la droite des concessions inédites de l’État : nouvelles subventions à leurs écoles ; durcissement du shabbat  ; évolution restrictive de la définition de la judéité ; discrimination des judaïsmes conservateur et réformé ; interdiction de l’élevage et de l’importation de porcs ; exemption du service militaire maintenue pour les ultra-­orthodoxes, etc. Autant de contraintes envahissantes que le reste de la population supporte de moins en moins. D’où le tournant des années 2010 : l’aspiration à la laïcité est désormais majoritaire. Reste à la traduire dans la loi.

Concluons avec le sociologue Baruch Kimmerling (1939-2007), pour qui les Israéliens peinent à « décider si le judaïsme est une religion, ou une sorte de nationalisme, ou les deux » (8). Et pour cause : « Immigrants-colons, nous avons besoin d’une légitimation pour être ici. La religion juive en représentait une. C’est pourquoi le sionisme laïc lui a emprunté ses thèmes centraux et même sa terminologie. Aujourd’hui, l’hégémonie sioniste est menacée par la décomposition du couple religion-nation. Le kulturkampf a commencé. Mais, pour qu’Israël soit laïc, il faudra qu’il accepte d’être, non plus l’État des juifs, mais celui de ses citoyens. »

La Loi fondamentale du 19 juillet 2018 va dans le sens inverse. Défini par celle de 1992 comme « juif et démocratique », Israël devient l’« État-nation du peuple juif ». Son article 1 affirme : « Seul le peuple juif a droit à l’autodétermination en Israël ». Et l’article 4 retire même symboliquement à l’arabe son statut de langue officielle. Autant de dispositions qui bafouent la Déclaration d’indépendance qui, le 14 mai 1948, promettait « une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe ». Les successeurs de Benyamin Netanyahou auront-ils le courage de changer de cap ?

Notes

(1) Ils n’ont été absents du gouvernement qu’en 1995 et 2013.

(2) The Israel Democracy Institute, « Statistical Report on Ultra-­Orthodox (Haredi) Society in Israel 2019 », 2020.

(3) Hiddush, « 2020 Israel Religion and State Index », 2020.

(4) Le Bureau israélien des statistiques divise le groupe des « traditionnels » en « religieux » et « non religieux ». Ces derniers partagent pour l’essentiel avec les « laïcs » une même approche des rapports entre État et religion.

(5) Cité par Denis Charbit dans Sionismes : Textes fondamentaux, Albin Michel, 1998.

(6) Zeev Sternhell, Aux origines d’Israël : Entre nationalisme et socialisme, Fayard, 1996.

(7) Theodor Herzl, L’État des Juifs, La Découverte, 2003.

(8) Baruch Kimmerling, Immigrants, settlers, natives, Am Oved, 2004.

Légende de la photo en première page : Deux juifs orthodoxes prient devant le mur des Lamentations, à Jérusalem, en juillet 2014. © Shutterstock/Nancy Anderson

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°52, « Les Frères Musulmans. Une organisation à l’épreuve du pouvoir », Octobre-Décembre 2021.

À propos de l'auteur

Dominique Vidal

Journaliste et historien, spécialiste du conflit israélo-palestinien, coordinateur de l’édition annuelle de l’« État du monde » (avec Bertrand Badie, La Découverte), membre du bureau de l’Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO).

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