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L’influence américaine en France ou l’art de cacher dans la lumière

Au-delà d’un soft power dont on pourrait arguer qu’il est bénéfique, et a priori en phase avec nos propres valeurs, se cache une influence américaine beaucoup plus profonde qui remet en cause notre volonté et nos représentations, bref, notre désir d’indépendance stratégique héritée de l’ère gaullienne.

L’influence américaine en France est une évidence du quotidien. Voyez, par exemple, ce supporter d’un club de football centenaire, racheté il y a quelques années par un fonds de private equity, entrer dans le game et suivre l’évolution de son équipe en Ligue 1 Uber Eats sur Amazon Prime. Cette chaine possède d’ailleurs désormais une touche dédiée sur la nouvelle télécommande juste à côté de Netflix et Disney Channel. Plus rapide, sa nouvelle box lui permet de voir en replay ses séries préférées. Avec son Iphone, il s’est commandé un burger chez McDo qu’un indépendant, payé à la course, lui a livré dans la demi-heure. Satisfait, il ira le liker sur Google et le recommandera à sa team. Celle qu’il retrouve au club de poker et avec laquelle il a passé une semaine à Las Vegas. Bien entendu, ce supporter, ce pourrait être l’auteur de ces lignes ou bien vous-même. Car ainsi que l’a analysé le médiologue Régis Debray, nous sommes tous devenus « gallo-ricains » (1).

Dans sa vie professionnelle, notre supporter est ingénieur dans un grand groupe français qui, depuis plusieurs années, est contrôlé par un cabinet de lawyers spécialisés en compliance en raison d’un audit mondial résultant d’une enquête pour corruption ouverte par le Department of Justice (DOJ) américain. Ainsi a-t-il dû livrer toutes les données de son PC aux auditeurs, diplômés de grandes universités américaines et fins connaisseurs des procédures anglo-saxonnes. Dire qu’il n’a pas le moral est un euphémisme. Surtout après plusieurs mois à télétravailler et à enchainer les meetings via Microsoft Teams en raison de l’épidémie de Covid-19. Finalement, peut-être aurait-il dû, comme nombre de ses camarades de promotion, partir travailler dans la Silicon Valley où les ingénieurs français sont particulièrement appréciés.

Quelle emprise américaine en France ?

La véritable question de l’influence américaine en France n’est pas tant celle de l’attrait de sa culture et de ses produits dans un monde où les échanges ont permis un développement bénéfique à bien des égards (même si on en mesure aujourd’hui les limites, notamment écologiques). Non. La question est bien plutôt de s’interroger sur l’emprise de cette influence américaine sur notre destin collectif et notre capacité de résilience. Par exemple, que penser de cette auto-certification de résidence fiscale demandée par les banques françaises à tout client et dont la première question est : « Avez-vous la nationalité/citoyenneté américaine (États-Unis d’Amérique) ? » ? Parfois, on pourrait se demander si nous ne sommes pas « tous Américains » pour reprendre la célèbre formule de l’éditorialiste du quotidien Le Monde à la suite des attentats du 11-Septembre 2001. Ainsi, l’influence de la vie américaine sur la France a-t-elle été particulièrement prégnante lors de l’élection qui a vu Joe Biden l’emporter sur le président sortant Donald Trump. Le temps qui lui fut consacré dans les JT pouvait laisser penser que nous étions partie prenante de ce moment fort de la vie démocratique d’outre-Atlantique. Certes, notre culture européenne se sentait plus proche des manières douces d’une Kamala Harris ou d’un Antony Blinken francophile mais, sur le fond, les experts savaient bien que les Démocrates sont tout autant offensifs — si ce n’est plus — que les Républicains, notamment dans la guerre économique. Il suffisait, d’ailleurs, de lire le programme de Biden ou et de suivre ses discours sur le retour des États-Unis comme « force du Bien » dans le monde pour comprendre que se profilait un nécessaire alignement transatlantique de l’Union européenne dans les grands dossiers avancés par la nouvelle administration : renforcement des sanctions contre la Russie et l’Iran, reprise des traités de libre-échange et opposition au projet de gazoduc Nord Stream 2.

Dans ce contexte stratégique, la meilleure preuve de l’effectivité de l’influence américaine est sans doute le fait que l’alliance AUKUS entre l’Australie, la Grande-Bretagne et les États-Unis — dans un contexte de fortes tensions en mer de Chine, et qui entraina la rupture de la vente de 12 sous-marins français à la marine australienne — fut vécue par la France comme une trahison. Aurions-nous oublié cette fameuse citation du général de Gaulle : « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts » ? D’autant que la France subit, depuis des décennies, les foudres de l’extraterritorialité du droit américain sur fond de lutte contre la corruption (2) et le rachat, parfois brutal, de certains de ses fleurons nationaux, à l’instar d’Alstom Power par General Electric (3). À moins que ce soit cela, le summum de l’influence : faire croire à un allié qu’on est son ami alors que, dans les faits, on est avant tout son concurrent. Le terrain des sanctions américaines contre la corruption fut préparé par une ONG — Transparency International — puis l’appareil juridique fut légitimé au sein de l’OCDE. Mais la France n’était-elle pas partie prenante à chaque stade du processus ? En d’autres termes, n’a-t-elle pas donné le bâton pour se faire battre ? Restait alors aux Américains à utiliser leurs capacités de renseignement et à engager un rapport de force judicaire.

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