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Penser le renseignement. Lutte contre le terrorisme : les grands principes et la dure réalité

Réticente à s’engager au Sahel en 2000, la France a en effet fini par s’y impliquer massivement en 2013 contre Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et ses alliés, près de cinq ans après y avoir déployé en toute discrétion des forces spéciales (Task Force Sabre) et avoir mené, au mois de juillet 2010, une première action afin de libérer un otage (7). De même, engagée en Afghanistan dès la fin de l’année 2001 et membre de la coalition internationale combattant l’État islamique en Irak puis en Syrie (8) depuis 2014, elle a finalement admis que la nature de la menace djihadiste nécessitait l’emploi de tous les moyens dont disposait l’État, sans l’hubris de Washington, mais sans la timidité de partenaires comme l’Allemagne.

En 2016, en reconnaissant (9), de façon très inopportune, la réalisation d’opérations ciblées, François Hollande, alors président de la République, provoqua des réactions indignées (10), mais confirma surtout que, nécessité faisant loi, la France avait adapté ses principes à la réalité de ses ennemis.

Plutôt que se perdre en vaines querelles (11), il peut être tout à fait légitime de déplorer la frénésie législative (12) observée en France en matière de lutte contre le terrorisme – et de renseignement – depuis des années. On peut aussi regretter la militarisation des forces d’intervention intérieure ou le recours, de plus en plus fréquent, à l’action armée contre des adversaires qui, il y a encore 30 ans, étaient d’abord combattus par la police et réprimés par des juges. Mais c’est que les groupes djihadistes, justement, ne sont pas les adversaires d’il y a 30 ans et que les certitudes opérationnelles d’une époque ne devraient pas être celles de la suivante.

On peut, dès lors, envisager l’état actuel des opérations de contre-­djihadisme de deux façons : soit en regrettant, mais sans rien proposer d’alternatif, les méthodes actuelles (13) – voire en ne les comprenant pas (14) ; soit en estimant que les options retenues (interventions armées, campagnes aériennes et/ou opérations ciblées, soutien à des forces locales, etc.) ne sont pas tant les conséquences d’une dérive impérialiste qu’une réponse, sans doute imparfaite et frustrante, au défi, inédit par son ampleur et sa complexité, du djihadisme mondial. Si, dans un État de droit, la priorité doit être donnée à la justice face aux criminels, il ne faut pas oublier que ce même État de droit a le devoir d’assurer la sécurité de sa population et des intérêts stratégiques définis par les autorités politiques. Confrontées à une menace dont la combinaison de puissance et de ramifications mondiales est inédite, les démocraties n’ont d’autre choix que de transiger avec des principes ou des règles de conduite qu’elles pensaient figés.

La militarisation de la lutte contre le terrorisme, peut-­être révélatrice d’une fuite en avant, est avant tout une réponse à des groupes dont les capacités d’action, l’attractivité et la résistance sont d’autant plus redoutables qu’ils sont par essence inaccessibles à la négociation. Si nous paraissons être dans une impasse opérationnelle et conceptuelle face à eux, sans doute faut-il s’interroger sur la nature profonde du djihadisme et admettre que, comme face à d’autres phénomènes, il ne faut pas tant chercher une victoire totale que définir un but de guerre rationnel et non incantatoire (15), et donc accepter que certains phénomènes échappent aux stratégies simplistes ou rognées par des considérations déconnectées.

Non seulement avoir répondu par la force à des organisations armées capables de faire vaciller des régimes, de contrôler des territoires, de projeter de la violence jusque dans nos rues et de provoquer des séismes politiques n’a rien d’illogique, mais s’en tenir à des principes inopérants aurait constitué une erreur sécuritaire majeure, et donc une trahison du pacte unissant l’État à la population et in fine un suicide politique. À défaut de pouvoir vaincre une idéologie, combattre concrètement ceux qui tuent en son nom n’a rien d’un luxe ou d’un excès.

Notes

(1) « Il n’y a pas de plan d’opérations qui puisse avec quelque certitude s’étendre au-delà de la première rencontre avec les principales forces de l’ennemi. Seul le profane s’imagine qu’une campagne peut se développer et s’exécuter suivant un plan primordial, conçu à l’avance, réglé dans tous ses détails et maintenu jusqu’à la fin.  » (Helmuth Von Moltke, Über Strategie, 1871).

(2) Didier Bigo, « Les attentats de 1986 en France : un cas de violence transnationale et ses implications (Partie 1) », Cultures & conflits, no 4, 1991/3, p.1-15.

(3) Keuj, « Le Naufrage du plus grand procès lié au terrorisme islamiste en France », Vice, 5 septembre 2016 (https://​www​.vice​.com/​f​r​/​a​r​t​i​c​l​e​/​v​d​w​8​p​4​/​l​-​h​i​s​t​o​i​r​e​-​d​u​-​p​l​u​s​-​g​r​a​n​d​-​p​r​o​c​e​s​-​i​s​l​a​m​i​s​t​e​-​e​n​-​f​r​a​nce).

(4) Conférence de presse de Hubert Védrine à New York, 21 septembre 1998 (https://​www​.vie​-publique​.fr/​d​i​s​c​o​u​r​s​/​1​3​9​7​1​6​-​c​o​n​f​e​r​e​n​c​e​-​d​e​-​p​r​e​s​s​e​-​d​e​-​m​-​h​u​b​e​r​t​-​v​e​d​r​i​n​e​-​m​i​n​i​s​t​r​e​-​d​e​s​-​a​f​f​a​i​r​e​s​-​e​t​r​a​nge).

(5) Roger Noël, « La France, unique objet de leur ressentiment ? », Défense & Sécurité Internationale, no 151, janvier 2021.

(6) Roger Noël, « Vingt ans après », Défense & Sécurité Internationale, no 155, septembre-octobre 2021.

(7) Nathalie Guibert et Isabelle Mandraud, « Le raid qui a changé la donne au Sahel », Le Monde​.fr, 29 octobre 2010.

(8) « Opération Chammal », sur le site du ministère des Armées, article mis à jour le 26 novembre 2011 (https://​www​.defense​.gouv​.fr/​o​p​e​r​a​t​i​o​n​s​/​m​o​n​d​e​/​g​r​a​n​d​-​l​e​v​a​n​t​/​c​h​a​m​m​a​l​/​d​o​s​s​i​e​r​-​d​e​-​r​e​f​e​r​e​n​c​e​/​o​p​e​r​a​t​i​o​n​-​c​h​a​m​mal).

(9) Gérard Davet et Fabrice Lhomme, Un Président ne devrait pas dire ça…, Stock, Paris, 2016.

(10) Marc de Boni, « Assassinats ciblés : Hollande critiqué jusqu’au sein du gouvernement », Le Figaro​.fr, 19 octobre 2016.

(11) Yves Trotignon, « Y a-t-il un djihad français ou francophone ? », Le Monde​.fr, 10 mai 2016.

(12) « Trente-cinq ans de législation antiterroriste », Vie Publique, 8 septembre 2021 (https://​www​.vie​-publique​.fr/​e​c​l​a​i​r​a​g​e​/​1​8​5​3​0​-​t​r​e​n​t​e​-​c​i​n​q​-​a​n​s​-​d​e​-​l​e​g​i​s​l​a​t​i​o​n​-​a​n​t​i​t​e​r​r​o​r​i​ste).

(13) Une ligne suivie notamment par le journaliste Jacques Follorou, du journal Le Monde, connu pour ses relations avec Glenn Greenwald, l’unique dépositaire des archives d’Edward Snowden.

(14) Joseph Henrotin, « Le drone, figure aérienne du mal ? Trois remarques sur les débats entourant les drones armés », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 30, juin-juillet 2013.

(15) Roger Noël, « Le Limes djihadicus », Défense & Sécurité Internationale, no 156, novembre-décembre 2021.

Légende de la photo en première page : Au Mali, en 2015. La lutte contre le djihadisme n’a pu se passer de l’action armée. (© Fred Marie/Shutterstock) 

Article paru dans la revue DSI n°158, « Présidentielle 2022 : qui sera chef des armées ? », Mars-Avril 2022.

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