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Quelle puissance navale pour la Turquie ?

La Méditerranée orientale n’est cependant qu’une première étape au yeux des stratèges turcs. À plus long terme, leur ambition est en effet de faire de la Turquie une puissance navale de premier plan, pour lui permettre de peser sur la géopolitique régionale, voire globale. Pour cela, le contrôle de son environnement maritime est indispensable. Il y a bien sûr la question de la Méditerranée orientale, mais aussi celle de la mer Noire. La Turquie en contrôle tout à la fois l’accès (par les détroits du Bosphore et des Dardanelles) et la moitié sud. Son intérêt pour cet espace est bien sûr stratégique (la guerre russo-ukrainienne a montré combien il était porteur de risques), mais également économique, le président Erdoğan ayant par exemple annoncé la découverte d’un gisement de gaz conséquent en juin 2021. Mais la marine turque doit pouvoir évoluer plus lointainement, sur l’ensemble des eaux bordant le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, voire à terme dans l’océan Indien. Elle doit permettre à Ankara non seulement de contribuer à sécuriser ces espaces, mais aussi d’y projeter si nécessaire ses forces armées lorsque ses intérêts le demandent. C’est pour permettre à sa marine d’être le vecteur de ces grandes ambitions que la Turquie en a entrepris une vaste mise à niveau.

Deux impératifs : modernisation et autonomisation

Aux yeux des stratèges maritimes turcs, la flotte militaire présentait, au début des années 2000, plusieurs insuffisances auxquelles il était nécessaire de remédier : en premier lieu, elle n’était pas assez nombreuse, réduisant donc sa capacité à intervenir sur plusieurs terrains à la fois ; deuxièmement, elle ne pouvait remplir toutes les fonctions d’une marine efficace, en particulier en matière de projection au-delà des frontières ; enfin, son matériel et son approvisionnement étaient bien trop dépendants des fournisseurs étrangers. Le processus de réformes et d’acquisitions lancé dans les années suivantes, et ayant toujours cours, poursuit donc deux grands objectifs :

• Il s’agit d’abord de doter la marine de matériel moderne, à même de remplir toutes les missions classiques de défense des eaux, de projection de puissance (c’est-à-dire la capacité à agir au-delà des frontières) et de projection de force (ce qui désigne l’envoi de troupes sur des terrains étrangers).

• Parallèlement, la Turquie recherche à nationaliser autant que possible sa production navale : la transition d’équipements étrangers à des équipements turcs est encouragée, en vue de renforcer l’industrie d’armement nationale, voire de devenir à son tour exportatrice.
Ces objectifs sont profondément sous-tendus par l’idée que la Turquie se trouve dans une zone géopolitique instable, où les mers deviendront un théâtre d’affrontement majeur, mais aussi par le sentiment que le pays ne peut compter que sur ses propres forces pour assurer sa défense (5). Alors que la Turquie, tout au long du XXe siècle, s’était largement approvisionnée auprès de ses partenaires américains et européens, elle cherche aujourd’hui à réduire sa dépendance à leur égard.

D’ores et déjà, cette entreprise de modernisation s’est traduite par d’importants succès, le TCG Anadolu n’étant que le plus médiatisé. De taille plus modeste, deux navires de débarquement, le TCG Bayraktar et le TCG Sancaktar, ont pris la mer en 2017 et 2018. Le programme « Milgem » [Millî Gemi, « Navire national »] a permis la mise à flots, à partir de 2011, de vaisseaux modernes de fabrication turque. Quatre corvettes de lutte anti-sous-marine (type Ada) sont entrées en service, une cinquième est actuellement en construction, et un appel d’offres a été lancé à l’hiver 2021-2022 pour trois unités supplémentaires (6). Toujours dans le cadre de « Milgem », une frégate multirôle (type Istanbul) a été mise à l’eau en janvier 2021, trois autres étant actuellement en construction. Autre réussite en termes de nationalisation de la production, le système américain Phalanx, un dispositif de défense antimissile antinavires, est progressivement remplacé par son équivalent turc, Gökdeniz (7).

Mais la Turquie ne s’arrête pas à ces réussites et caresse des ambitions plus larges encore, dans tous les domaines. En plus du TCG Anadolu, l’élaboration d’un second porte-aéronefs, le TCG Trakya, d’un gabarit similaire, est envisagée. Ankara s’intéresse également aux dispositifs sous-marins : sur le modèle de « Milgem », un programme « Mildem » [Millî Denizaltı, « Sous-marin national »] a été lancé en 2019. Il a pour ambition de lancer six submersibles de fabrication turque avant 2040. Depuis quelques mois, la fabrication de sous-marins miniatures utilisés pour des opération d’infiltration est également évoquée (8). Ce développement de l’industrie militaire navale pourrait permettre à la Turquie, non seulement de réduire sa dépendance à l’étranger (jusqu’à présent, ses 12 sous-marins étaient de conception allemande), mais aussi de devenir exportatrice de matériels.

C’est ainsi qu’elle a été chargée de moderniser trois submersibles pakistanais (9), une première coopération qui pourrait déboucher sur de nouveaux partenariats.

Cette mise à niveau rapide de sa marine permet d’ores et déjà à Ankara de réaffirmer sa position d’acteur de premier plan en Méditerranée et en mer Noire. Mais pour « recueillir les dividendes de la puissance » (10) et rester à niveau, il lui faut poursuivre ces ambitieux programmes. Or, les conditions actuelles conduisent à s’interroger sur leur soutenabilité à long terme. En effet, la Turquie traverse une grave crise monétaire et économique dont elle ne parvient jusqu’à présent pas à s’extraire. Si, en termes de forces aériennes, la production de drones efficaces et bon marché peut être une alternative intéressante à de coûteux programmes de chasseurs, il n’est pas certain que de telles économies puissent être réalisées dans le domaine maritime. La Turquie poursuivra quoi qu’il en soit la modernisation et la nationalisation de sa marine, mais le rythme d’avancée de ces projets sera sans nul doute corrélé aux évolutions de sa situation économique et politique.

Notes

(1) Göksel Yildirim, « Türkiye’nin en büyük askeri gemisi TCG Anadolu göreve hazırlanıyor » [Le plus grand vaisseau militaire turc, le TCG Anadolu, est en préparation pour sa mise en service], Anadolu Ajansı, 3 mars 2022 (https://​www​.aa​.com​.tr/​t​r​/​g​u​n​d​e​m​/​t​u​r​k​i​y​e​n​i​n​-​e​n​-​b​u​y​u​k​-​a​s​k​e​r​i​-​g​e​m​i​s​i​-​t​c​g​-​a​n​a​d​o​l​u​-​g​o​r​e​v​e​-​h​a​z​i​r​l​a​n​i​y​o​r​/​2​5​2​2​334).

(2) Tancrède Josseran, « La Turquie et la Méditerranée : une relation houleuse », Stratégique, no 124, 2020, p. 71-77.

(3) David Amsellem, « Le gaz : alternative énergétique et arme géopolitique en Méditerranée », Moyen-Orient, no 53, janvier-mars 2022, p. 45-46.

(4) « ABD, Yunanistan’ı yalnız bıraktı! EastMed projesine artık sıcak bakmıyorlar » [Les USA ont laissé la Grèce seule ! Ils regardent désormais le projet EastMed sans enthousiasme], Sabah, 14 janvier 2022.

(5) Entretien avec plusieurs amiraux turcs à Istanbul et Ankara, du 4 au 11 mars 2022.

(6) Burak Ege Bekdil, « Turkey opens bidding for three new frigates », DefenseNews, 30 décembre 2021 (https://​www​.defensenews​.com/​n​a​v​a​l​/​2​0​2​1​/​1​2​/​3​0​/​t​u​r​k​e​y​-​o​p​e​n​s​-​b​i​d​d​i​n​g​-​f​o​r​-​t​h​r​e​e​-​n​e​w​-​f​r​i​g​a​t​es/).

(7) Alain Lepigeon, « La Turquie muscle son industrie de défense », Le Marin, hors-série, 2 décembre 2021.

(8) Fatih Mehmet, « STM’nin 500 tonluk kavramsal denizaltı tasarımı ortaya çıktı » [Le concept d’un sous-marin de 500 tonnes de STM a été dévoilé], Defence Turk, 13 août 2021 (https://​www​.defenceturk​.net/​s​t​m​n​i​n​-​5​0​0​-​t​o​n​l​u​k​-​k​a​v​r​a​m​s​a​l​-​d​e​n​i​z​a​l​t​i​-​t​a​s​a​r​i​m​i​-​o​r​t​a​y​a​-​c​i​kti).

(9) « Modernized by Turkey, Pakistan’s Agosta 90B submarine to launch soon », Daily Sabah, 13 décembre 2019 (https://​www​.dailysabah​.com/​d​e​f​e​n​s​e​/​2​0​1​9​/​1​2​/​1​3​/​m​o​d​e​r​n​i​z​e​d​-​b​y​-​t​u​r​k​e​y​-​p​a​k​i​s​t​a​n​s​-​a​g​o​s​t​a​-​9​0​b​-​s​u​b​m​a​r​i​n​e​-​t​o​-​l​a​u​n​c​h​-​s​oon).

(10) Dorothée Schmid, « La Turquie est de retour dans le jeu diplomatique », Le Monde, 29 mars 2022.

Légende de la photo en première page : Le 29 octobre 2019, des soldats de la marine turque participent à une parade militaire. Dans un discours en juin 2021, le président Erdogan rappelait l’importance stratégique de la marine turque : « Dans les dernières opérations en Syrie, en Irak, et en Méditerranée orientale, contre le terrorisme, nous avons eu l’occasion de constater les capacités de nos armées. En particulier, notre flotte navale fait preuve de beaucoup de détermination dans la défense des droits et intérêts de notre peuple et des Chypriotes-Turcs. » (© Shutterstock)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°68, « Géopolitique des mers & des océans : tensions sur les mers du globe », Août-Septembre 2022.

À propos de l'auteur

Aurélien Denizeau

Docteur en sciences politiques et relations internationales de l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) et chercheur indépendant sur la Turquie et sa vision stratégique.

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