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La Bosnie-Herzégovine : principale source d’instabilité des Balkans ?

Cet aventurisme politique a provoqué tout un tollé en Bosnie-Herzégovine, dans l’ensemble de la région et à l’échelle internationale. Cependant, Dodik a appelé à la sécession autant de fois par le passé que les réactions des politiciens, des experts juridiques et des diplomates ont oscillé entre un certain scepticisme et des craintes réelles.

Un sécessionnisme à peine voilé

Début octobre 2021, Dodik a donc annoncé que la RS quitterait les principales institutions de l’État national pour poursuivre sa pleine autonomie. Il a déclaré que les agences bosniaques de la justice, de la sécurité et du renseignement seront interdites d’opérer en RS et remplacées par des institutions sous l’autorité de la RS. En d’autres termes, la présence des institutions fédérales a été déclarée inacceptable dans cette entité fédérée. Plus précisément, il s’agissait de renverser un total de 140 décisions de transfert de pouvoir des entités vers le gouvernement central qui avaient été effectuées au cours des années (3). L’ensemble de ces mesures se résume à un sécessionnisme sans le dire ou, plus prosaïquement, à une stratégie sécessionniste « de saucisson » où chaque tranche d’autonomie supplémentaire gagnée par la RS la rapprocherait de l’indépendance.

L’aspiration de Dodik à établir un État mono-ethnique a naturellement ravivé un intense sentiment d’insécurité chez de nombreux Bosniaques non serbes ayant survécu aux horreurs de la guerre civile. Dans un pays où la conscience collective est imprégnée des souvenirs d’une guerre atroce, la crise sécuritaire actuelle fait immédiatement craindre une reprise du conflit armé. Selon Emir Suljagic, directeur du mémorial du génocide de Srebrenica, « la police, l’armée, les services de renseignement et de sécurité étaient au centre de la violence organisée et systématique contre les non serbes. Ces institutions considéraient l’existence des Bosniaques comme une menace existentielle » (4). Le simple fait d’activer ces leviers-là aujourd’hui est lourd de symbolisme mais aussi de conséquences.

Alors que Dodik insiste sur le fait que ses démarches ne reflètent pas des ambitions sécessionnistes, sa rhétorique ouvertement hostile est loin d’être rassurante. À la fin du mois d’octobre 2021, lorsqu’un journaliste lui a demandé comment il comptait expulser du territoire de l’entité serbe les membres des services de l’État fédéral, il répond « comme l’ont fait les Slovènes en 1992 », évoquant l’usage de la violence lors de la dissolution de la Yougoslavie (5). Persistant dans ses déclarations incendiaires, Dodik a écarté la menace de sanctions européennes, affirmant que son isolement vis-à-vis de l’Occident ne ferait que le contraindre à renforcer ses liens avec la Chine et la Russie.

Selon le dirigeant de la RS, son plan d’action — qui viole l’accord de paix de Dayton de 1995 — constitue une réponse à ce qu’il a qualifié de victimisation des Serbes de Bosnie, après une décision prise en juillet 2021 par Valentin Inzko, haut représentant de Bosnie, de proscrire la négation du génocide. Mirko Sarovic, le chef d’un parti politique serbe opposé à Dodik, a dénoncé cette interdiction comme une « énorme erreur », soulignant qu’elle a exaspéré les nationalistes belligérants et encouragé Dodik à se lancer dans une « aventure téméraire » (6).

Une nouvelle guerre à l’horizon ?

La vraie question est de savoir si les menaces de Dodik sont sérieuses ou simplement un positionnement politique visant à attiser les tensions nationalistes et à renforcer la popularité du dirigeant à la lumière des prochaines élections d’octobre 2022. Possiblement, plutôt que par un objectif sécessionniste, la rhétorique séparatiste de Dodik est motivée par le désir de sauter dans le train des politiques identitaires d’exclusion qui dominent actuellement la scène est-européenne. Dans une région encore en proie aux tensions intercommunautaires, la rhétorique nationaliste est destinée à trouver un public fidèle et enthousiaste. Bénéficiant du soutien incontesté de son allié politique, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, réélu le 3 avril 2022, Dodik peut exploiter le discours ethniciste pour assurer son succès électoral en octobre prochain et potentiellement étendre les pouvoirs de l’entité serbe de Bosnie. Selon Marko Prelec, consultant et analyste sur les Balkans, « l’interprétation la plus optimiste est que ce que veut Dodik est une sorte d’accord […] légèrement renégocié qui renforcerait simplement l’autonomie dont il dispose déjà » (7). L’interprétation la moins optimiste serait toutefois une quête sécessionniste visant la pleine indépendance ou, plus probable, un rattachement de la RS à la Serbie voisine. Évidemment, la révision des frontières est une boîte de Pandore que personne ne veut voir s’ouvrir dans la région car elle comporte le risque d’un effet domino sur d’autres demandes de révisions frontalières, notamment au Kosovo, mais également en Serbie, en Macédoine du Nord, au Monténégro et au-delà (8). De plus, cette éventualité représenterait un échec des institutions mises en place dans la foulée des accords de Dayton, c’est-à-dire un échec de 30 ans d’efforts déployés par l’UE, l’OTAN, l’ONU et bien d’autres partenaires internationaux.

Parmi les responsables bosniaques, les spéculations se multiplient selon lesquelles la principale motivation de Dodik à décentraliser est d’éviter que les rapports sur sa corruption notoire ne fassent l’objet d’une enquête sérieuse par les procureurs de l’État. Début décembre 2021, le nouveau haut représentant en Bosnie, Christian Schmidt, a affirmé que Dodik essayait simplement de tester les lignes rouges pour voir jusqu’où il pouvait aller, invoquant que le dirigeant serbe de Bosnie avait déjà renoncé à ses intentions initiales de retirer les troupes serbes des forces armées conjointes bosniaques.

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