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Quelle puissance navale pour la Russie ?

La marine de guerre russe sort d’une décennie de modernisation qui l’a engagée dans un processus de transformation structurelle à ce jour inachevé. D’une formation ex-soviétique océanique, elle s’est muée en une flotte qui s’est recentrée sur les espaces littoraux avec des capacités de projection globale limitées.

Contrairement à son prédécesseur, l’actuel plan d’armement 2018-2027 ne privilégie pas la flotte dans ses orientations programmatiques. Or, dans le contexte de « l’opération spéciale » russe en Ukraine qui se poursuit au moment où nous écrivons ces lignes, cette réalité devrait même s’accentuer. Les premiers enseignements militaires du conflit ne plaident en effet a priori pas en faveur de la flotte, qui y a joué un rôle relativement secondaire. Outre le fait que, dans les années à venir, le budget de défense pourrait bien être alloué prioritairement à la reconstitution du potentiel de l’armée de terre et des forces aérospatiales — les VKS (1) — consommé lors des opérations en Ukraine, la marine devrait donc probablement se contenter d’une production en série de plateformes déjà existantes, qui seront cela dit modernisées et mieux dotées individuellement en puissance de feu, et tout au plus de quelques nouvelles unités hauturières. Enfin, dans le contexte de confrontation désormais quasi-ouverte avec la communauté euro-atlantique et de sanctions sans précédent qui se sont abattues sur la Russie depuis le 24 février 2022, la pression budgétaire et la nécessité de localiser la production d’un certain nombre de composants devraient freiner plus que jamais les ambitions océaniques que pouvait nourrir la Russie à moyen terme.

D’un plan d’armement à l’autre : limites et succès de la modernisation des forces navales russes

Les forces navales russes — VMF pour l’acronyme (2) — avaient reçu près de 26 % du budget alloué au plan d’armement 2011-2020, ce qui a permis de mettre fin à l’hémorragie capacitaire qui les frappait depuis les années 1990, tout en revitalisant le tissu militaro-industriel naval qui était moribond. Au demeurant, les objectifs ambitieux qui avaient été posés pour les VMF par ce programme n’ont pas été atteints. Certes, les VKS et l’aéronavale ont reçu entre 2012 et 2020 plus de 1400 avions et hélicoptères tandis que 190 bâtiments de toutes catégories ont été versés aux VMF (3).

En revanche, la réalisation du programme de grands navires de surface qui s’articule autour des frégates du Projet 22350 (4) avait déjà glissé hors des délais impartis dès le milieu des années 2010. Seules deux unités ont été livrées à ce jour — l’Amiral Gorchkov et l’Amiral Kassatonov, toutes deux rattachées à la Flotte du Nord — sur la dizaine initialement envisagée, et les mises sur cale de nouvelles frégates ont connu une longue interruption entre novembre 2013 et avril 2019 (5). Ce programme a particulièrement pâti des contrecoups de la crise ukrainienne de 2013-2014 et de la nécessité pour le complexe militaro-industriel russe de proposer une solution indigène pour les turbines à gaz auparavant achetées en Ukraine. Dès décembre 2020, ODK — la holding russe des systèmes de propulsion — était en mesure d’expédier au chantier naval du Nord (Saint-Pétersbourg), où sont construites ces frégates, le premier ensemble moteur diesel – réducteur – turbine à gaz construit intégralement en Russie, cinq ans après le lancement du programme de substitution aux importations. Si les industriels russes sont bien parvenus à « indigéniser » les technologies et localiser la production du système de propulsion, il subsiste en revanche des doutes sur la capacité à produire des volumes suffisants tout en assurant la maintenance des systèmes livrés.

Hormis le cas des sous-marins à propulsion classique de type Kilo (Projet 0636.3), les objectifs des programmes de sous-marins nucléaires envisagés dans le plan 2011-2020 — 8 nouveaux SNLE et 20 submersibles nucléaires multirôles (6) — n’ont pas non plus été remplis. À ce jour, seuls 5 SNLE de nouvelle génération (Projet 955 et 955A) et 3 SSGN de type Yasen et Yasen-M (Projet 885) ont été livrés. Cela étant dit, la grille de lecture des objectifs ne doit pas nous induire en erreur : 8 sous-marins nucléaires ont été in fine versés à la marine russe entre 2013 et 2021 — soit environ un par an —, qui plus est par le même chantier naval, ce qui reste tout à fait honorable pour une industrie présentée comme convalescente. Enfin, la Russie a lancé en juillet 2020 la construction de deux grands bâtiments amphibies du Projet 23900. Présentant de faux-airs de PHA de type Mistral, ces deux navires d’abord pressentis pour déplacer 20 000 tonnes pourraient au final voir leur tonnage porté à 40 000. Moscou souhaite en affecter un en mer Noire et le second dans le Pacifique. Après l’échec de l’acquisition des Mistral auprès de la France, ces grands bâtiments amphibies symbolisent aujourd’hui les ambitions de projection de la Russie.

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