Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Quelle puissance navale pour la Russie ?

Même s’ils ont connu des déboires en termes de délais et d’objectifs de production, les programmes de corvettes (Projet 20380 et dérivés) et de petits navires lance-missiles (Projets 21631 et 22800) s’en tirent à meilleur compte. À côté de ces plateformes de combat, la Russie a parallèlement tenu à renouveler sa flotte de soutien, qui doit relever le défi logistique posé par la réactivation de la présence des VMF en haute mer. Fin 2020, avant l’éclatement de la pandémie, qui ralentira sans pour autant la compromettre l’exécution de ces programmes, ce sont pas moins de 18 contrats portant sur la construction de 44 unités de soutien de tous types (remorqueurs, navires de ravitaillement…) qui sont en cours d’exécution auprès de différents chantiers navals nationaux (7). Au demeurant, il s’agit encore d’un renouvellement plus qualitatif qu’autre chose, et dont la réalisation présente des « angles morts » comme celui des bâtiments de secours trop peu nombreux, alors que l’activité de la sous-marinade russe s’est considérablement accrue au cours de la dernière décennie.

L’élargissement du rôle stratégique de la flotte

Les affrontements en Ukraine ont mis en lumière le rôle secondaire joué par les VMF dans le déroulement des opérations. Pour résumer, la flotte de la mer Noire était en charge d’assurer la suprématie de la marine russe sur le théâtre naval pontique (8), elle s’est livrée à des missions d’appui avec ses tirs de missiles de croisière longue portée de type Kalibr (9) tandis que deux opérations amphibies ont été réalisées, l’une sur l’île aux Serpents dès le début du conflit, l’autre à Berdiansk, en mer d’Azov. Son action est donc restée très largement subordonnée aux opérations se déroulant à terre.

Néanmoins, le rôle somme toute secondaire de la flotte de la mer Noire dans ce conflit ne doit pas occulter une tendance qui s’est affirmée au cours de la décennie passée, à savoir le renforcement de la contribution de la marine dans la posture de dissuasion stratégique de la Russie. Outre la dissuasion nucléaire stratégique qui est assurée par la permanence opérationnelle assumée par les patrouilles de SNLE des flottes du Nord et du Pacifique, les VMF jouent également un rôle accru dans la dissuasion stratégique non nucléaire évoquée dans la Doctrine militaire russe de 2014. Cette mission a émergé au cours de la seconde moitié des années 2010 au fur et à mesure que la marine recevait des bâtiments équipés de missiles de croisière longue portée Kalibr (comme, entre autres, les frégates du Projet 11356 ou encore les sous-marins de type Kilo et les petits navires lance-missiles du Projet 22800). Destinés à évoluer dans les milieux littoraux, ces navires disposent d’une grande puissance de feu et sont capables de réaliser des frappes de missiles contre des objectifs situés jusqu’à 2000 kilomètres. À titre d’exemple, le détachement naval russe déployé en Méditerranée orientale remplit cette fonction dissuasive dans la mesure où certaines des unités qui le composent emportent des missiles de croisière Kalibr.

Ce volet dissuasif non nucléaire vient par conséquent complémenter celui, plus traditionnel, de la dissuasion stratégique nucléaire. Cette tendance est notamment illustrée par la participation de formations non dotées d’armes nucléaires aux exercices stratégiques « Grom » (10), au cours desquels la Russie teste sa triade atomique. Ainsi, la flotte de la mer Noire a été associée à « Grom-2022 » qui s’est tenu quelques jours avant le déclenchement de « l’opération militaire spéciale ». Ses bâtiments ont mis en œuvre des tirs de missiles Kalibr tandis qu’à des milliers de kilomètres du bassin pontique, en mer de Barents, la flotte du Nord — qui, elle, dispose de SNLE — se livrait également à un tir de missile de croisière hypersonique Tsirkhon (11).

Lors de l’édition 2019 de « Grom », le SSGN K-560 Severodvinsk et la frégate Amiral Gorchkov s’étaient déjà livrés à des tirs de missiles de croisière (12). L’introduction du missile hypersonique Tsirkhon sur les frégates du Projet 22350 et sur les SSGN du Projet 885 dans les années à venir va contribuer à rehausser le rôle pré-stratégique de la flotte. Tandis que la composante stratégique poursuit sa modernisation avec l’arrivée de nouveaux SNLE du Projet 955A, la possible mise en service de la torpille nucléaire autonome à propulsion atomique Poséidon par les sous-marins nucléaires K-329 Belgorod et Khabarovsk pourrait venir panacher un peu plus les capacités stratégiques de Moscou dans le courant de la décennie (13).

La rupture violente des relations avec la communauté euro-atlantique va probablement contraindre la Russie à adapter les orientations de l’actuel plan d’armement à la nouvelle réalité stratégique, tout comme elle l’avait fait avec le plan 2011-2020 — plutôt avec succès d’ailleurs — après la crise de 2014. Néanmoins, il convient de ne pas s’attendre à ce que la flotte, relativement déshéritée dans le plan 2018-2027, soit beaucoup plus avantagée dans le cadre d’une actualisation programmatique. Les VMF ont néanmoins à ce stade déjà bénéficié des priorités données aux technologies de rupture, comme les missiles hypersoniques, définies comme un des axes prioritaires du plan 2018-2027. Le prochain plan d’armement, pour autant qu’on le sache (14), devrait prolonger cet effort tout en misant davantage sur les innovations technologiques ainsi que la robotisation.

État des forces de la marine russe

Notes

(1) Vozdouchno Kosmitcheskie Sily.

(2) Voïenno-Morskoï Flot.

(3) Chiffres cités lors d’une réunion du Conseil de la Fédération — la chambre haute du Parlement russe — le 25 mars 2020.

(4) Il s’agit cependant de « grosses » frégates d’un déplacement de 5400 tonnes.

(5) Entre la mise sur cale de la 3e unité, l’Amiral Issakov, et celle de la 4unité, l’Amiral Vassili Tchitchagov.

(6) Voir Isabelle Facon, La nouvelle armée russe, Paris, L’Inventaire, 2021, p. 53-54. SNLE pour sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Par multirôles, on entend principalement les sous-marins nucléaires lanceurs de missiles de croisière ou SSGN.

(7) « V moryakh i okeanakh snabzhayut vsem neobkhodimym », Krasnaya Zvezda, 15 mars 2021.

(8) Cette mission a été facilitée par la décision de la Turquie d’invoquer fin février les articles 19, 20 et 21 de la Convention de Montreux (1936) afin de fermer les détroits du Bosphore et des Dardanelles aux bâtiments de guerre.

(9) La flottille de la Caspienne a aussi réalisé des frappes de missiles Kalibr contre des objectifs en Ukraine.

(10) « Tonnerre », en russe.

(11) « Pod rukovodstvom Verkhovnogo Glavnokomanduyushchego VS RF byli provedeny ucheniya sil strategicheskogo sderzhivaniya », communication du ministère russe de la Défense, 19 février 2022. Le missile Tsirkhon peut voler jusqu’à Mach 9 et dispose d’une portée de 300 à 400 kilomètres.

(12) « Barents Sea has key role when Putin plays nuke game on Saturday », Barents Observer, 18 février 2022.

(13) Le K-329 a déjà entamé son cycle d’essais en mer à la différence du Khabarovsk qui a été mis à l’eau.

(14) « Borisov dolozhil Putinu o rabote po sozdaniyu netraditsionnykh vidov oruzhiya », Kommersant, 4 avril 2022.

Légende de la photo en première page : Le croiseur de combat à propulsion nucléaire Pyotr Veliky (Pierre le Grand), habitué aux exercices en mer de Barents et au nord de la péninsule de Kola, dans le cercle arctique, a été signalé au large des côtes du Finnmark par un patrouilleur norvégien en mars 2022. Ce navire, considéré comme l’un des plus modernes et des plus puissants de la marine russe, est notamment armé de plusieurs dizaines de missiles de croisière et de missiles sol-air. (© DR)

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