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L’Asie du Sud-Est dans l’ombre de la Chine ?

L’Asie du Sud-Est a toujours joué un rôle clé dans la politique étrangère chinoise, mais son importance stratégique et économique s’est accrue ces dernières années, compte tenu des tensions commerciales et diplomatiques entre Pékin et Washington. Si la Chine est le partenaire le plus important de presque toutes les nations de la région, sans que la crise de la Covid-19 remette cela en question, elle incarne aussi le défi d’une dépendance accrue.

Carrefour de la mondialisation, l’Asie du Sud-Est constitue de loin le plus ancien et le plus important foyer d’accueil de la diaspora chinoise (environ 35 millions de personnes dans le monde). Du fait de sa position stratégique – elle relie les océans Pacifique et Indien –, étalée sur 11 États indépendants (Birmanie, Thaïlande, Vietnam, Laos, Cambodge, Indonésie, Timor oriental, Philippines, Malaisie, Singapour et Brunei), la région occupe également une place particulière dans la politique de la République populaire. Depuis l’arrivée au pouvoir du Parti communiste chinois (PCC) en 1949, Pékin s’est impliqué à plusieurs reprises en Asie du Sud-Est. En 1997, le principe de « bon voisinage » est affirmé par le président Jiang Zemin (1993-2003). Depuis son accession au pouvoir, d’abord à la direction du PCC en 2012 puis à la présidence en 2013, Xi Jinping a réaffirmé l’intérêt de la Chine pour la région, en essayant de l’intégrer dans un ordre sino-centrique décrit comme une « communauté au destin commun ».

Si la rhétorique chinoise se veut englobante, les relations avec les pays d’Asie du Sud-Est diffèrent en fonction de réalités géographiques, culturelles, historiques et économiques. La présence chinoise est manifeste dans les régions septentrionales de la Birmanie et du Laos, où de véritables enclaves se sont formées autour de touristes et d’immigrés chinois. Elle est également forte économiquement en Thaïlande. Au contraire, le Vietnam entretient avec Pékin des liens oscillant entre coopération économique et confrontations géopolitiques, notamment en mer de Chine méridionale.

L’ASEAN, un outil face à Pékin ?

Depuis sa création en 1967, l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) a joué un rôle clé pour le développement des États de la région, et a servi de tremplin diplomatique pour porter l’écho des préoccupations nationales, notamment à l’égard d’une Chine dont l’ascension transforme la donne géostratégique. Enfin, si l’ASEAN n’est pas une organisation militaire, le fait que ses membres entretiennent des liens privilégiés, voire des alliances stratégiques avec les États-Unis, l’Australie ou le Japon, participe à réduire l’isolement de chaque nation prise individuellement. Indice de l’utilisation de ces partenariats dans un cadre stratégique, dès 1996, sous l’impulsion de Hanoï et de Manille, l’ASEAN entamait avec la Chine des discussions sur un code de conduite en mer de Chine méridionale.

La République populaire a intégré l’intérêt de coopérer, avant tout économiquement, avec l’ASEAN. Le commerce bilatéral est passé de 8,3 milliards de dollars en 1991 à 686,6 milliards en 2020, faisant de la Chine le premier partenaire de l’Asie du Sud-Est, devant l’Union européenne (651,4 milliards) et les États-Unis (587 milliards). Le géant asiatique est également un important investisseur pour les pays de la région, notamment par le biais de contrats d’infrastructures. Si les États-Unis restent le premier investisseur dans la zone ASEAN (34,7 milliards de dollars en 2020), les IDE en provenance de Chine ont augmenté de 65 % au cours de la dernière décennie, passant d’une moyenne annuelle de 6,9 milliards de dollars sur la période 2011-2015 à 11,5 milliards en 2016-2020. Dans certains États (Cambodge et Laos, notamment), ils constituent la principale source d’investissement, même si leurs premières destinations restent l’Indonésie, la Malaisie et Singapour. La plupart des contrats chinois concernent les transports, l’électricité et les télécommunications, et nombre d’entre eux sont identifiés comme étant liés au programme des nouvelles routes de la soie.

Rivalités territoriales

Les enjeux énergétiques sont au cœur de ces relations. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la demande en Asie du Sud-Est devrait augmenter de 65 % entre 2017 et 2040, une tendance alimentée par la croissance économique et démographique. Le manque d’électricité reste un défi persistant et médiatisé pour certains pays de l’ASEAN : en 2016, le nombre total d’habitants de la région n’y ayant pas accès s’élevait à 47 millions, majoritairement en Birmanie (22 millions), aux Philippines (9 millions), au Cambodge (8 millions) et en Indonésie (6 millions). Les tensions sont nombreuses autour du bassin du Mékong, avec les barrages financés par Pékin, asséchant les riverains à son profit.

La montée en puissance de l’influence chinoise en Asie du Sud-Est s’inscrit dans un vaste dessein géopolitique au service des ambitions de Pékin. Les alliances économiques et les projets d’investissements ont notamment pour visée de garantir les intérêts chinois en place, même si cette stratégie fait naître des sentiments de défiance à son égard. Pour l’ASEAN, défendre ses intérêts au milieu de la rivalité sino-américaine devient un défi de taille.

Face à l’omniprésence des États-Unis dans la région, la Chine souhaiterait voir sa première ligne de défense maritime repoussée au-delà du Japon et des Philippines. Si la question de Taïwan est au cœur de cette ambition, c’est aussi le cas de la mer de Chine méridionale. Les archipels Paracel et Spratly concentrent les tensions, étant revendiqués par Pékin, qui aspire à contrôler les zones économiques exclusives de ses voisins et leurs richesses. 

Carthographie de Laura Margueritte.

La carte
Article paru dans la revue Carto n°69, « Les frontières : migrations, barrières, fronts, territoires  », Janvier-Février 2022.

À propos de l'auteur

Nashidil Rouiaï

Géographe spécialiste de la Chine et de Hong Kong, maître de conférences à l’Université de Bordeaux.

À propos de l'auteur

Laura Margueritte

Cartographe pour les magazines Carto et Moyen-Orient.

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