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Les forces armées iraniennes sont-elles à la hauteur des ambitions du régime ?

Une doctrine « mosaïque » privilégiant le combat décentralisé, asymétrique et invisible

Même si le système décisionnel en matière de défense, extrêmement centralisé, reste dans la main du Guide suprême Ali Khamenei tout autant que de sa « Maison » (notamment de ses conseillers et du Conseil suprême de la sécurité nationale présidé par l’ancien amiral Ali Shamkhani depuis une décennie), l’organisation de la défense du territoire est volontairement décentralisée. Deux raisons expliquent ce choix : d’une part, les stratèges iraniens savent que leur système de commandement centralisé est vulnérable à des attaques massives, à la fois cinétiques (frappes aériennes ou balistiques), électroniques et cybernétiques ; d’autre part, la défense du régime incombe aux pasdarans, et leur structure de recrutement et de fonctionnement repose sur une base locale et territoriale. La stratégie opérative iranienne consiste donc à profiter du caractère très montagneux, aride et compartimenté du territoire iranien (et par là même de sa profondeur stratégique) pour créer des môles de défense autour de chaque grande ville et de chaque objectif stratégique, comme autant de « hérissons » capables de combattre avec un maximum d’autonomie. Les ordres sont donnés en amont et la logistique est organisée à l’échelon local. Chaque môle défensif est structuré autour d’une division de l’armée régulière et de plusieurs unités de Gardiens de la révolution, dont des bataillons « Saberin » de réaction rapide. Chaque division de pasdarans est jumelée à plusieurs bataillons de bassidjis de recrutement local qui lui servent de réservoir de forces pour combler ses pertes. Ce système favorisant une résistance acharnée vise à dissuader toute agression terrestre, aéromobile ou amphibie, bref à sanctuariser le territoire iranien de toute présence hostile au sol. Autant le régime iranien accepte l’idée de ne pas pouvoir contrer pleinement une attaque aérienne et maritime, autant il se refuse à abandonner son territoire à l’adversaire. 

En mer, l’amirauté iranienne sait qu’elle ne peut conquérir la suprématie navale dans le golfe Persique et le golfe d’Oman tant que l’US Navy et les autres marines occidentales (dont la Marine nationale et la Royal Navy) y maintiennent une présence significative. Elle sait aussi qu’il lui serait très difficile d’interdire durablement la navigation dans le détroit d’Ormuz (notamment avec ses mines, ses missiles et ses sous-marins de poche), d’autant plus qu’elle a intérêt à laisser ouvert ce détroit pour pouvoir exporter ses hydrocarbures. En revanche, en cas d’affrontement direct, elle sait qu’elle dispose des capacités de saturation (missiles, drones et aéronefs-suicide, sous-marins de poche et 2000 vedettes légères armées) pour couler ou neutraliser un Carrier Strike Group qui viendrait à s’aventurer dans le golfe Persique. Hormis ce scénario extrême, la marine iranienne se dote progressivement de moyens pour pérenniser une présence hauturière en océan Indien, en mer Rouge et si besoin en Méditerranée et dans l’Atlantique, à l’instar du Makran, ancien supertanker reconverti en navire logistique, de commandement, porte-hélicoptères, porte-missiles et même porte-vedettes lance-missiles.

Pour combattre ses adversaires en dehors de l’Iran ou faire pression sur ses interlocuteurs, Téhéran met en œuvre une doctrine « mosaïque » (3) fondée sur la combinaison de différents moyens : recours au « Service Action » de la VEVAK [services secrets] et à la Force Al-Qods (créditée de plus de 15 000 hommes), frappes balistiques revendiquées (notamment celles destinées à venger l’assassinat du général Qassem Soleimani en janvier 2020, puis celles visant de supposées installations israéliennes dans le Kurdistan irakien en mars 2022), frappes de rétorsion non revendiquées (notamment contre les militaires américains en Irak), instrumentalisation des milices favorables à la République islamique (Hezbollah au Liban, Houthis au Yémen, Hachd al-Chaabi en Irak), attaques cybernétiques, attentats et assassinats. Les dirigeants iraniens, formatés par la Révolution puis les négociations très dures avec les Occidentaux pendant la guerre Iran-Irak, continuent d’appliquer les vieilles méthodes qui ont prouvé leur efficacité, à commencer par la prise, puis l’échange d’otages. Cette dernière pratique semble rester l’un des modes opératoires privilégiés du régime iranien.

Pour planifier leurs opérations spéciales et asymétriques, les forces armées iraniennes peuvent compter sur le service d’anticipation stratégique rattaché au Guide suprême, sur leur service de renseignement et sur différents centres de recherche rattachés à la présidence de la République, au ministère des Affaires étrangères et au corps des Gardiens de la révolution. Elles ont recours également aux informations collectées par leur Boeing-707 d’écoute électromagnétique et leurs nombreux drones MALE. En matière d’observation spatiale, les Iraniens disposent du satellite Noor-2 (4) mis en orbite au printemps 2022, qui semble opérationnel puisqu’il aurait photographié plusieurs bases américaines dans le Golfe. Ils attendent également la livraison d’un satellite russe de reconnaissance de type Kanopus-V de résolution métrique.

La recherche d’une double dissuasion

Compte tenu de son histoire récente et du traumatisme de la guerre Iran-Irak, toujours vivace dans l’esprit de ses dirigeants, la République islamique est déterminée à être en capacité de dissuader toute agression émanant de ses adversaires comme de ses voisins. Pour y parvenir, deux voies s’offrent à elle. La première, conventionnelle et asymétrique, s’appuie sur des relais d’influence régionale, sur des États tampons permettant de tenir ses adversaires à distance — le fameux « axe de la résistance » —, sur des milices « proxys » à sa main, et sur un arsenal de drones et de missiles balistiques et de croisière représentant sa force de frappe à longue distance, puisque ses avions de combat n’ont plus guère de valeur opérationnelle ; cette stratégie asymétrique doit permettre d’attendre l’arrivée d’armements récents. C’est la voie officielle, qui fait sens pour le Guide suprême et la plupart des stratèges, qui constatent que l’Iran parvient à rester dissuasif sans avoir besoin de l’arme nucléaire, comme l’illustre l’absence de réaction américaine, saoudienne et émirienne aux divers incidents de ces dernières années. Cette voie asymétrique entraîne une lutte clandestine féroce avec Israël, notamment en mer Rouge, condamnée à durer tant que les deux pays n’accepteront pas d’officialiser une certaine forme de dissuasion mutuelle. 

À propos de l'auteur

Pierre Razoux

Directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES) ; auteur de Tsahal : Nouvelle histoire de l’armée israélienne (Perrin, 2006) et de La guerre Iran-Irak : La première guerre du Golfe (1980-1988) (Perrin, 2013)

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