Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Les forces armées iraniennes sont-elles à la hauteur des ambitions du régime ?

La seconde voie possible pour l’Iran consiste à miser sur une dissuasion « non conventionnelle », dans l’hypothèse où la communauté internationale, États-Unis, Israël et pétromonarchies en tête, lui dénierait les outils de sa stratégie de dissuasion asymétrique, tout particulièrement ses missiles balistiques et son influence régionale reposant sur ses proxys. Pour l’instant, la position officielle de l’Iran vis-à-vis de l’arme atomique n’a pas changé, comme l’a rappelé le président Raïssi après son élection : « L’Iran est membre du traité de non-prolifération nucléaire (TNP). […] C’est la politique de l’Iran de considérer la production et le stockage d’armes atomiques comme interdits sur la base du décret religieux du Guide suprême, et les armes nucléaires n’ont pas leur place dans notre doctrine de défense et notre politique de dissuasion. Israël, en tant que régime qui dispose de têtes nucléaires, n’est pas en position de commenter le programme nucléaire pacifique iranien. » (5) Ceux qui restent sur cette ligne estiment que la mise au point et la fabrication d’armes nucléaires coûteraient trop cher à la République islamique, tant en termes de coût économique que de sanctions et d’isolement diplomatique. 

Il existe toutefois un nombre croissant de voix qui font valoir qu’en cas d’échec des négociations avec les États-Unis, l’Iran aurait tout intérêt à se doter d’une capacité nucléaire militaire crédible, sans forcément franchir le seuil déclaratoire de la possession de la bombe atomique. L’Iran s’imposerait ainsi comme un État du seuil, posant le dilemme de son maintien ou non dans le TNP. Ces voix font valoir que si l’Ukraine n’avait pas abandonné son arsenal nucléaire en 1994, elle n’aurait très certainement jamais été envahie par la Russie ; elles soulignent également que le dirigeant nord-coréen a sauvé son régime et qu’il est parvenu à imposer un dialogue avec Washington en affichant sa capacité nucléaire militaire ; elles estiment enfin que l’intégration de l’Iran à l’Organisation de coopération de Shanghaï permettra de compenser le coût économique et diplomatique d’une telle stratégie de maintien au seuil. 

En attendant un accord sur le JCPOA qui s’éloigne chaque jour davantage, une majorité de responsables iraniens estime sans doute utile de continuer à progresser sur la voie de la capacité nucléaire militaire pour trois raisons : faire pression sur les États-Unis et les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies ; obtenir des contreparties économiques importantes en échange du gel d’un programme nucléaire jugé suffisamment mature pour aboutir à l’arme nucléaire ; obtenir plus aisément de la Russie et de la Chine l’acquisition d’armes de dernière génération (avions, chars, navires, sous-marins, missiles tactiques) en cas de renoncement à la bombe. En fins négociateurs, les dirigeants iraniens pourraient être tentés de penser qu’au bout du compte, si la communauté internationale continuait de procrastiner sur cet épineux dossier, l’Iran finirait par obtenir toute la palette de la dissuasion : classique, asymétrique et nucléaire. 

Au bilan, les forces armées iraniennes ne sont pas totalement en mesure d’appuyer les ambitions du régime iranien. Elles misent davantage sur leurs milices, leurs proxys et leurs services spéciaux pour faire pression sur leurs adversaires. Elles ne sont pas équipées pour envahir ou occuper leurs voisins, même si elles conservent de réelles capacités amphibies et aéromobiles pour prendre des gages dans le golfe Persique, afin de négocier ensuite si nécessaire. Même si l’Iran milite désormais pour la liberté de circulation maritime pour accéder plus aisément à la Syrie, au Vénézuéla et aux puissances asiatiques, ses forces armées peuvent harceler le trafic maritime et interdire le golfe Persique, conduire des frappes de rétorsion contre tous ses rivaux et mener des raids limités (y compris aéroterrestres) en Irak, en Afghanistan et en Azerbaïdjan, tout en envoyant si nécessaire un petit corps expéditionnaire en Syrie ou au Liban. 

<strong>Effectifs des forces armées iraniennes</strong>

<strong>Sites stratégiques iraniens</strong>

Notes

(1) La quasi-totalité des pilotes étaient alors formés aux États-Unis et nombre d’entre eux avaient adopté un style de vie « américain ».

(2) Les chiffres cités dans cet article sont extraits de l’Atlas stratégique de la Méditerranée et du Moyen-Orient (FMES, 2022) ; ils sont inférieurs à ceux habituellement cités par d’autres sources (SIPRI, FAS et Military Balance de l’IISS), car de nombreux véhicules et aéronefs servent de réserves de pièces de rechange et d’autres ont été détruits ou retirés du service au fil des ans.

(3) Pour reprendre l’expression chère au professeur Pierre Pahlavi.

(4) Leur satellite Noor-1 lancé en 2020 semble hors de contrôle.

(5) AFP (21 septembre 2021) et France 24 (30 septembre 2021). 

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°69, « Où va l’Iran ? », Août-Septembre 2022.

À propos de l'auteur

Pierre Razoux

Directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES) ; auteur de Tsahal : Nouvelle histoire de l’armée israélienne (Perrin, 2006) et de La guerre Iran-Irak : La première guerre du Golfe (1980-1988) (Perrin, 2013)

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