Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

La France est-elle une puissance technologique ?

Est-ce suffisant pour faire face à la concurrence étrangère ?

Avant de penser en termes d’avantages comparatifs, de compétitivité et d’innovation, il faut examiner sur quelles bases la concurrence étrangère s’épanouit en France et en Europe, et pourquoi les deux grands pôles économiques mondiaux — les États-Unis et la Chine — en sont davantage préservés. L’un des (sinon le) facteurs structurants est la possibilité même laissée à cette concurrence de s’épanouir. Lorsqu’un pays ou une organisation intergouvernementale (telle que l’Europe) se fixe pour cahier des charges l’application scrupuleuse des principes de libre-échange, de concurrence libre et non faussée, de rigueur budgétaire, alors que ses principaux rivaux ont une politique fondamentalement protectionniste, surplombée par un État interventionniste (et carrément dirigiste dans le cas de la Chine), le jeu est perdu d’avance. Fût-elle née en France, la startup la plus innovante et la plus compétitive au monde n’aurait aucune chance de se développer au point de devenir un acteur dominant sur la scène internationale sans un État prêt à engager sa puissance diplomatique, économique et militaire pour la défendre et un marché de référence qui soit continental pour bénéficier des économies d’échelle — souvent essentiel dans le domaine technologique. Pour paraphraser le linguiste Max Weinreich, une firme dominante, c’est une startup avec une armée et une marine. 

Si la France semble être une puissance innovante, est-ce pour autant une puissance technologique, alors que l’ensemble du continent européen semble à la traîne sur un certain nombre de technologies stratégiques ?

Je ne pense pas qu’on puisse dire de la France qu’elle est une « puissance innovante » ou une « puissance technologique ». Parmi les nouvelles technologies, où la France est-elle en mesure d’imposer les standards (de droit, techniques ou de fait) les plus profitables à ses entreprises ? Il est vrai, néanmoins, que l’enseignement supérieur et la recherche français ont fortement essaimé aux quatre coins du monde. On retrouve des Français à la tête d’unités de recherche, en intelligence artificielle par exemple, chez Facebook et Google. Mais cela suffit-il pour autant à faire de la France une puissance technologique et innovante ? Non, bien évidemment.

Au reste, plus largement, la France est-elle une puissance ? Est-elle en mesure d’infléchir le raisonnement et les pratiques d’autres acteurs étatiques à son avantage ? Sans doute pas autant qu’au XIXe siècle ou dans la première moitié du XXe — apogée de son empire colonial —, et encore moins en direction d’acteurs tels que les États-Unis ou la Chine. C’est bien là le nœud du « problème » (si tant est qu’il en soit un) : la puissance technologique est indissociable de la puissance tout court. Or, le statut de grande puissance, puisque c’est de cela qu’il est question, est hors de portée de la France. Le voudrait-elle, il s’en faudrait de beaucoup qu’elle réunisse les conditions suffisantes de ce saut qualitatif. Et, de fait, il n’est pas du tout certain que nos responsables politiques veuillent faire de la France une puissance. Pour ce faire, il faudrait, par exemple, revenir à l’ordre des priorités politiques qui avaient cours jusqu’aux années 1970, lorsque le pouvoir gaullien subordonnait le développement isotrope de l’économie à la « grandeur nationale ». La perspective était alors diamétralement différente, clairement nationaliste, et, partant, compatible avec l’idée de puissance. Dès lors que l’objectif premier devient la croissance économique, quels qu’en soient les acteurs à l’origine, le passage à la puissance devient non seulement impossible mais, de surcroît, impensable, puisqu’il implique un État interventionniste et particulièrement discriminatoire, au détriment des acteurs les moins aptes à correspondre à sa stratégie, au premier rang desquels les entreprises étrangères.

De plus, les Européens ont tendance à être dans une logique de « rattrapage » et à disperser les fonds publics en conséquence, sans réelle cohérence visible. Explorer de nouvelles voies dans le spatial et les semi-conducteurs, et plus généralement, les technologies susceptibles — fût-ce a priori — d’offrir quelques pistes de solutions aux enjeux environnementaux ou sanitaires, semble être plutôt une voie à privilégier.

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