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La Russie en Europe du Sud-Est ou la tentation d’étendre l’instabilité aux portes de l’Europe

Alors que la guerre de la Russie en Ukraine entre dans son sixième mois, un profond sentiment de malaise s’est installé dans les Balkans occidentaux. Les images en provenance d’Ukraine ont ravivé le souvenir des horreurs vécues par la région dans les années 1990, notamment en Bosnie-Herzégovine et en Serbie. Compte tenu des solides liens économiques, militaires et culturels de la Russie avec les Balkans, le conflit fait craindre que Moscou ne tente de déstabiliser davantage cette zone pour détourner l’attention de sa campagne désastreuse en Ukraine (1).

Bien que l’attention de la politique étrangère russe soit accaparée par son intervention militaire en Ukraine, l’influence de la Russie dans les Balkans occidentaux reste substantielle. Les investissements économiques de la Russie dans la région se sont concentrés dans des secteurs stratégiques comme l’énergie et ont capitalisé sur des systèmes de favoritisme partisan et de corruption (2). Ces dernières années, la Russie a également renforcé ses liens militaires avec la Serbie, lui vendant des armes, des avions et des systèmes de défense aérienne (3). Cela dit, c’est la foi orthodoxe de la Russie et son opposition continue à l’indépendance du Kosovo qui ont constitué la justification de choix de sa politique d’influence dans la région (4). Cela a ouvert la voie à une forte influence russe en Serbie, en Bosnie-Herzégovine (B-H) et au Monténégro, où des segments importants du régime sont résolument pro-russes. Pour des dirigeants comme le Serbe Aleksandar Vucic et le Bosnien Milorad Dodik, la démonstration de liens étroits avec les dirigeants russes est même une question de survie politique.

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février dernier, des rassemblements pro-russes (5), mettant souvent en vedette des groupes d’extrême droite ayant des liens directs avec la Russie, ont surgi en Serbie, au Monténégro et en B-H. Pour les factions nationalistes de la région qui considèrent la Russie de Poutine comme un protecteur du peuple orthodoxe, l’invasion par la Russie d’un autre pays orthodoxe comme l’Ukraine n’est pas une contradiction. Divorcés du contexte historique, ces groupes voient la Russie comme réclamant des terres qui lui appartiennent de droit, tout comme ils aimeraient voir le Kosovo « retourné » sous l’autorité de la Serbie. Poutine lui-même a souvent invoqué l’exemple du Kosovo pour justifier l’annexion de la Crimée par la Russie et ses incursions à Donetsk et Louhansk.

Réactions régionales à la guerre d’Ukraine

Il est indéniable que l’invasion de l’Ukraine par la Russie a accentué les clivages entre les voix pro-occidentales et pro-russes dans les Balkans. L’Albanie, la Croatie, le Monténégro et la Macédoine du Nord, membres de l’OTAN, se sont rapidement rangés derrière les sanctions de l’UE, tout comme le Kosovo, candidat à l’OTAN. Tout en soutenant les résolutions de l’ONU condamnant les actions de la Russie, la Serbie et la B-H ont néanmoins refusé de se joindre aux sanctions contre la Russie, devenant ainsi les deux seuls pays européens à ne pas figurer sur la liste des États « hostiles » à la Russie (6).

En B-H, les craintes que la guerre en Ukraine puisse engendrer de l’instabilité dans les Balkans sont particulièrement vives. L’incapacité à parvenir à une position uniforme et à condamner l’agression de la Russie tient à l’intransigeance de Dodik, qui est le seul dirigeant de la B-H à défendre une position pro-russe. Immédiatement après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’ambassadeur de Russie en B-H a joué l’agent provocateur en avertissant que tout rapprochement entre la B-H et l’OTAN se heurterait à une réponse russe : « L’exemple de l’Ukraine montre ce à quoi nous nous attendons. » (7)

Au Kosovo, où le sentiment public est fortement pro-occidental et anti-russe, la crise en Ukraine a également accru les inquiétudes quant à la sécurité du pays. Les chefs de gouvernement ont été vocaux dans leurs appels à accélérer l’adhésion à l’OTAN et à l’établissement d’une base permanente de l’OTAN (8). Comme d’autres pays européens, le Kosovo s’est également engagé à porter les dépenses de défense au niveau de référence de l’OTAN de 2 % de son PIB à la lumière du conflit actuel (9).

Bien que le Monténégro n’ait pas tardé à se joindre aux sanctions contre la Russie, il n’a pas encore mis en œuvre la plupart d’entre elles en raison de luttes intestines. Le gouvernement pro-serbe du pays, qui s’est effondré à la suite d’un vote de censure en février 2022, a été amèrement divisé au sujet de ces sanctions. Ces divisions sont révélatrices du degré de dépendance économique du pays envers Moscou : la Russie est le plus grand investisseur direct étranger au Monténégro, investissant massivement dans son marché immobilier et dans des secteurs comme la métallurgie.

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